Éloge du consistant dans l’instant


	« Comment croire à une déclaration d’amour dans un mail si le o et le e de cœur ne sont pas entrelacés », dit Bernard Pivot.
Photo: Agence France-Presse (photo)
« Comment croire à une déclaration d’amour dans un mail si le o et le e de cœur ne sont pas entrelacés », dit Bernard Pivot.

À qui d’autre cela aurait-il pu arriver ? Un jour, sur le réseau Twitter où il aime contraindre sa pensée depuis plus d’un an, Bernard Pivot, journaliste, romancier, homme avec Apostrophes ayant touillé pendant des années un sympathique Bouillon de culture, s’est fait insulter par un internaute qui l’a traité de… cacochyme. Mais, il ne s’en est pas offusqué.

«Aux injures, je ne réponds pas, dit-il. Mais là, j’ai été obligé : il avait oublié que ce mot s’écrit avec un y. Je lui ai fait gentiment remarquer. »


Débile, maladif à la santé précaire - ou encore valétudinaire, aurait pu lui servir le fâcheux cultivé -, Bernard Pivot est bien sûr loin de l’être, dans la vie, tout comme sur Twitter, où il explore avec méthode, rigueur et ravissement cet outil de communication. L’illustre membre de l’académie Goncourt y insuffle en effet ses lettres, réflexions, questionnements, pensées dans la petite case blanche conçue à cet effet, devant un parterre de fidèles composé, en date de vendredi, de 160 609 abonnés. Un exercice de concision quotidien, inscrit dans l’instantanéité et la rapidité du présent qu’il appréhende toutefois avec l’esprit d’un résistant - il avoue poser parfois ses tweets sur papier, la veille au soir, avant de les envoyer - et qui nourrit désormais un bon vieux recueil regroupant ses meilleurs fragments de sens. Sur du papier.


« On n’est pas obligé de considérer Twitter comme un robinet à dire des bêtises sous prétexte d’être le plus rapide et le plus instantané, lance-t-il pour résumer la démarche. Je préfère de loin prendre mon temps, réfléchir et envoyer des tweets que je pourrais relire sans rougir, 8 jours ou 8 ans après. » Le bouquin s’appelle Les tweets sont des chats (Albin Michel). Avec un mois de retard sur l’Europe - un paradoxe amusant étant donné la nature de ce qu’il transporte -, il vient de sortir au Québec.

 

Analogie du numérique


Les tweets, des chats, au sens félin du terme ? À l’autre bout du fil, Bernard Pivot attrape la litote qu’on lui renvoie et la développe : « Les tweets sont les seuls messages qui ne font pas de bruit quand ils partent ou quand ils arrivent, contrairement au courriel, au texto ou même aux alertes que l’on programme sur les téléphones, dit-il. Ils sont un peu comme les chats qui se promènent dans un appartement », envahissants dans la discrétion, faussement distants, élégants parfois, à l’image de ce que l’ambassadeur du mot juste et protecteur de termes et expressions en voie de disparition cherche finalement à faire dans ce drôle de réseau sur lequel sa présence était, bien sûr, loin d’être une évidence.


C’est un de ses gendres, raconte-t-il, qui l’a amené là, alors qu’il se questionnait, un soir en famille, sur le phénomène des révolutions arabes. « Je ne comprenais pas comment l’information faisait pour circuler aussi vite chez les manifestants, comment ils arrivaient à déjouer les policiers, à se mobiliser avec autant de rapidité. Il m’a expliqué. Il m’a ouvert un compte », devenu une source de contenus consistants dans l’instant, que Bernard Pivot façonne chaque matin en sortant du lit, vers 7 heures, heure de Paris. « Mes tweets sentent le café et le pain grillé, dit-il. C’est le moment où j’ai l’esprit frais où je ne suis pas dérangé par le téléphone. C’est devenu un rituel. »


Dévoilé par sa concision


4487 micromessages plus loin, accrochés sur son fil lorsque « [s]es nombreux abonnés du Québec se couchent », précise-t-il, la faute à l’Atlantique, cela donne un ensemble d’aphorismes, d’apophtegmes, de maximes qui, pris dans leur tout, mettent à nu, numériquement s’entend, ce gardien de la beauté et des aspérités de la langue française, confident sur la place publique, pendant plus d’un quart de siècle, d’une liste interminable de figures qui ont fait les classiques et le présent du livre… « En faisant court, on se dévoile plus, dit-il. On ne peut pas apporter de nuances, noyer le poisson avec des circonlocutions. On va au plus vite, au plus net, au plus clair. »


Sur l’outil qu’il a investi, il écrit : « C’est un réseau choral composé uniquement de solistes. » Sur les mots : « Pas logique, le trait d’union d’ex-mari et d’ex-femme, puisqu’ils ont rompu et divorcé », « Le mot vagabond vient du latin vagabundus. Et il va où ? » Sur l’amour : « Comment croire à une déclaration d’amour dans un mail si le o et le e de coeur ne sont pas entrelacés. » Entre autres et sans autre intention que de s’amuser avec les mots, pour divertir.


Dans la tradition du court


« Twitter, c’est un journal que je tiens chaque matin sur ce que je pense, ce qui me fait réfléchir, explique-t-il. C’est une sorte d’autoportrait, une manière de me raconter », pas totalement d’ailleurs en rupture, quoiqu’en pensent les puristes, avec la tradition littéraire française. Tradition qui, estime Bernard Pivot, a fait apparaître des « twitteurs » bien avant même la naissance de cet épidémique réseau.


« Chamfort, La Bruyère, La Rochefoucauld, les grands moralistes du 17e et du 18e ont été de grands twitteurs avant l’heure, lance-t-il. Ils étaient maîtres du texte court, de l’aphorisme qu’on envoie et sur lequel on est amené à réfléchir. Littérairement, je n’ai donc pas l’impression de faire quelque chose de nouveau. C’est la machine, la transmission, qui est nouvelle ». Et bien sûr, face à la nouveauté, forcément, viennent parfois les reproches.


En sortant ses tweets de leur habitat naturel pour les poser sur du papier, Bernard Pivot a cru bien faire. « Mes abonnés me le demandaient, dit-il. Sur l’écran, tout va très vite. Là, ils sont fixés, comme des papillons sur une planche que l’on peut consulter. Or, je pensais qu’en passant de l’écran au papier, les tweets allaient prendre une certaine plus-value, une petite patine littéraire qu’ils n’ont pas sur l’écran. Finalement, je me suis trompé », admet-il après avoir essuyé dans les dernières semaines une poignée de critiques provenant du milieu littéraire parisien.


Bernard Pivot relate la chose sans amertume, précisant simplement qu’il a « décidé de prendre Twitter au sérieux », mais aussi avec philosophie en décrivant ce réseau et les tweets qu’il permet de générer, comme rien d’autre que « la petite monnaie de communication ». Petite monnaie qui, comme le savent les milliardaires, peut rendre riche, surtout quand on l’accumule dans le respect.


Bernard Pivot fait rimer son quotidien avec 2.0


• Il a envoyé son premier tweet le 26 décembre 2011. Il disait : « Je suis triste. Des pulls, des DVD, un pyjama, un étui pour mon iPod, un parfum, etc., mais pas un seul livre ! Quelle injustice ! »


• Sur Twitter, il s’appelle @BernardPivot1. À son arrivée, son identité avait été usurpée par un @BernardPivot, silencieux depuis plus d’un an et qui, jusque-là, parlait en anglais. Il n’a pas essayé de mettre la main sur ce compte. « Je ne sais pas qui est derrière. Chacun est libre de faire ce qu’il veut. »


• Les roueries de la langue française qu’il décrypte sont les plus populaires. La preuve en un tweet qui a été le plus populaire sur son compte : «Bizarre ou logique que dans notre alphabet la lettre m (prononcer aime) soit suivie de la lettre n (prononcer haine)?» 2971 personnes l’on retweeté. 521 l’ont mis dans leurs favoris.


• Son recueil contient la nouvelle en moins de 140 caractères qu’il a construite à l’invitation du Devoir en novembre dernier. Il en a aussi imaginé deux autres : « Bergère de moutons, elle aimait le roi. Lui préférait les vaches. Elle troqua ses ovins contre des bovins. Le troupeau assista au mariage. »« Enfant abandonné à l’AP [Assistance publique], il rechercha toute sa vie ses géniteurs. Il finit par découvrir que c’était le couple qui tenait l’orphelinat. »


• Twitter est souvent critiqué pour sa futilité. Il répond : « C’est le pire, comme le meilleur, cela dépend de ce que l’on en fait. C’est un moyen de s’exprimer et tant qu’à faire, autant s’exprimer le mieux du monde. Avec mon lourd passé, vous imaginez que je ne peux qu’être respectueux de la syntaxe, du sens des mots et de la ponctuation. »

3 commentaires
  • Gilles Thériault - Abonné 22 juin 2013 11 h 54

    PARALLÈLE

    Article fort intéressant. Étonnant ce que peu faire B.Pivot avec un instrument réputé futile. Je suis porté à faire un certain parallèle entre ses gazouillis et la poésie des femmes afghanes à deux vers, instrument de rébellion, appelés landai(s) dont la journaliste et poète américaine Eliza Griswold nous a entretenu lors de son interview sur PBS NewsHour (ce 18 juin); davantage, pour qui cela intéresse, dans un article très documenté publié dans Poetry Magazine, ainsi que dans un article de Eric Valmir sur France Inter (Échos d’ailleurs - 18 octobre 2012).

    • France Marcotte - Abonnée 22 juin 2013 12 h 12

      Un instrument est rarement futile (vous en connaissez?)

      Un instrument a besoin du génie des utilisateurs.

  • France Marcotte - Abonnée 22 juin 2013 13 h 07

    Remettre à plus tard ou ne pas différer

    Fallait-il donc encore à notre élite que l'exemple provienne d'outre-atlantique pour qu'elle saisisse le potentiel créatif de ces nouveaux outils de communication?
    On verra.

    «Consistant dans l'instant», intelligente formule, pas mal plus inspirée que «gazouillis superficiels à jeter à la poubelle».
    Ça dépend de l'indépendance de l'esprit qui observe, je suppose.

    Un outil, c'est un outil...on peut même faire des chefs-d'oeuvre avec un canif, un simple pinceau (demandez à Michel Ange) ou encore mieux, ses mains nues. La main, l'outil par excellence.

    Les mots dans l'instant peuvent aussi être un outil politique. Il y a des remarques qui ne peuvent pas attendre, qui doivent être faites à chaud et entendues tout de suite, comme lorsqu'on ferme la plaie d'un blessé pour lui sauver la vie.
    Imaginez leur poids quand elles proviennent de pas n'importe qui...

    Attendre, ce peut être aussi refuser d'intervenir.