Les milliardaires, rois de l’iniquité

Linda McQuaig, chroniqueuse au Toronto Star, s’est penchée sur la question de l’extrême richesse.
Photo: Photo fournie par l’auteure Linda McQuaig, chroniqueuse au Toronto Star, s’est penchée sur la question de l’extrême richesse.

L’extrême richesse, en atteignant la déraison, constitue la forme la plus subtile du vol et la négation même de l’économie qui, dans la Grèce antique, désignait l’art terre à terre de tenir la maison. Dans Les milliardaires, les Canadiens anglophones Linda McQuaig et Neil Brooks l’illustrent en donnant une image concrète des 53 milliards de Bill Gates. Si celui-ci les comptait « au rythme d’un dollar par seconde », cela durerait 1680 ans.


Dès lors, on se surprend moins du sous-titre de la version française, préfacée par le Québécois Alain Deneault, du livre de la chroniqueuse politique au Toronto Star et de l’expert en droit fiscal : Comment les ultra-riches nuisent à l’économie. Dans leur style efficace, éloigné de la sécheresse universitaire, les auteurs montrent que Gates ne « mérite » qu’une fraction de sa fortune.


Ce novateur relatif s’est attribué, dans la révolution du micro-ordinateur, les trouvailles de son compatriote Gary Kildall (1942-1994) et l’apport d’inventeurs plus anciens. Mais ses agissements restent véniels si on les compare à ceux d’un autre milliardaire américain : John Paulson.


Selon McQuaig et Brooks, ce gestionnaire de fonds spéculatifs établit « un record - sans doute celui de tous les temps - en matière de bénéfices tirés de la misère d’autrui ». Il paria sur la possibilité que des millions de personnes ayant contracté des prêts hypothécaires à risque seraient incapables de les rembourser. Il s’agissait, pour lui et d’autres spéculateurs, de relier à ces prêts des obligations qui leur permettraient d’obtenir des indemnités en cas de débâcle du marché immobilier.


Or l’effondrement arriva. En 2008, Paulson contribua donc, expliquent nos auteurs, « au déclenchement de la crise financière (et à ses répercussions ruineuses pour des millions de personnes à travers le monde ». Il commit son arnaque, effarante mais légale, grâce à la droite affairiste empêchant, à Washington, l’adoption de lois pour régir les produits dérivés qui, depuis trois décennies, ont transformé les marchés financiers en casino.


Ce laisser-faire s’inscrit dans la logique de l’abrogation, sous Clinton en 1999, de la loi Glass-Steagall, adoptée, sous Roosevelt en 1933, pour assainir les pratiques de la haute finance en établissant l’incompatibilité des banques de dépôts et des banques d’affaires. L’influence nocive des milliardaires sur le gouvernement, McQuaig et Brooks la retrouve au Canada.


Ils donnent l’exemple d’une famille (les Bronfman, dit-on) qui, en 1991, bénéficia d’une exemption d’impôt de 700 millions lorsque Ottawa lui permit de transférer aux États-Unis plus de 2 milliards. En rappelant que, pour Adam Smith (1723-1790), en qui les néolibéraux ont tort de voir un père, l’impôt révèle le sens social de la liberté, nos auteurs nous poussent à penser que les ultra-riches ont, en guise de doctrine, la seule déraison de leur avidité.


 

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