Réformer l’islam?

Le philosophe d’origine algérienne Mohammed Arkoun s’est révélé être un interprète rigoureux du Coran et un défenseur passionné d’une herméneutique moderne.
Photo: Agence France-Presse (photo) Bertrand Guay Le philosophe d’origine algérienne Mohammed Arkoun s’est révélé être un interprète rigoureux du Coran et un défenseur passionné d’une herméneutique moderne.

Chaque religion suscite en son sein le développement d’orthodoxies rigides, chaque fois confrontées à des mouvements de réforme. Les excès d’autorité, le littéralisme, la collusion avec le politique sont des phénomènes récurrents, toujours combattus de l’intérieur, même si ce doit être avec un succès très inégal, par des réformateurs désireux d’infléchir la doctrine et les pratiques dans le sens d’une rationalité et d’une liberté plus ouvertes. L’islam ne diffère en rien sur ce plan du judaïsme et du christianisme et quand on entreprend, comme le fait Malek Chebel dans son dernier livre, de recenser les figures qui au cours de son histoire ont défendu un projet réformateur, on ne peut que s’étonner de leur nombre et de la richesse de leurs contributions.


L’affrontement contemporain entre deux visions de l’islam a des conséquences politiques considérables. Le salafisme, qui se présente lui-même comme « réformateur », s’oppose à toute réforme critique, soutenant la position d’un islam originel parfait indifférent aux influences modernistes ; par contraste, les penseurs critiques de ces positions traditionalistes se présentent comme les vrais réformateurs et se montrent hostiles à un « réformisme » qui ne serait que le nom vertueux du conservatisme. Malek Chebel le montre avec rigueur : historiquement, l’islam n’a jamais cessé de se réformer. Dès l’origine, des dissensions importantes témoignent de la richesse des débats, comme l’exemple du mu’tazilisme le fait voir mieux que tout autre. Dans ce dictionnaire, on rencontrera tous ceux qui, de près ou de loin, ont joué un rôle dans les controverses qui ont agité le monde musulman. Principalement centrés sur les relations de la raison et de la foi, de la philosophie et de la religion, ces débats ont engendré une littérature vivante qui a conduit au mouvement du Renouveau (Nahda), où l’islam se voit confronté à la modernité européenne.


Les figures réunies par Malek Chebel appartiennent principalement à cette période des XVIIIe et XIXe siècles. Même si on ne peut considérer ce mouvement comme l’équivalent des Lumières européennes, on y discerne tous les éléments d’une profonde mutation culturelle. On y trouve des réformateurs ouverts sur le monde, voyageurs, polyglottes, séculiers, mais aussi religieux. Ils interviennent sur des sujets aussi complexes que l’interprétation des textes sacrés, les droits de la personne, la sécularisation. Même si leurs efforts demeurent peu connus en Occident, Chebel veut soutenir que l’opposition entre un islam fondamentaliste et un islam réformé est un stéréotype qui cache la réalité : selon lui, l’islam contemporain est le lieu d’un affrontement entre « différentes voies de modernité ». Cette thèse surprend. Le salafisme est certes un « projet réformateur », mais il représente un puritanisme associé à un fondamentalisme exacerbé. Si on doit le considérer comme un exemple de réforme, alors toute interprétation est réformatrice. Cette lecture souffre peut-être d’un irénisme qui s’aveugle sur la réalité des conflits.


Rien ne le montre mieux que les admirables entretiens du philosophe d’origine algérienne Mohammed Arkoun (1928-2010) avec Rachid Benzine et Jean-Louis Schlegel. Faisant retour sur l’ensemble de son parcours intellectuel, ce grand historien de la pensée islamique se révèle à la fois un interprète rigoureux du Coran et un défenseur passionné d’une herméneutique moderne. De sa jeunesse dans la Kabylie de l’époque coloniale à son enseignement en Sorbonne, Arkoun a développé un modèle de pratique historienne nouveau pour l’islam. Influencé par Fernand Braudel et Michel Foucault, il se montre attentif au système des savoirs islamiques. Subvertir la « raison coranique » pour mettre au jour ses présupposés, cela n’allait pas de soi. Anthropologie, linguistique, toutes les disciplines du savoir moderne doivent être sollicitées pour relire le Coran et réinterpréter la tradition. Dans une oeuvre aussi riche que diversifiée, Arkoun veut déconstruire cette histoire, mais surtout critiquer la domination d’une interprétation hégémonique, « la raison immobile ». Ce corps figé d’interprétations doit être secoué si le texte doit retrouver sa vie propre.


Rien d’iconoclaste cependant dans une entreprise qui se montre sensible à la nature de la foi et aux exigences de la communauté musulmane. Présenté comme un défenseur de la laïcité en islam dans le dictionnaire de Chebel, Arkoun est d’abord et avant tout un immense lecteur de la tradition. Ses entretiens, lus dans le contexte actuel des crises politiques de l’islam réformiste dans le monde arabe et en Turquie, constituent une introduction claire et sans concessions aux défis des intellectuels musulmans aujourd’hui.


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