Souvenirs retrouvés

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	Le journaliste Charles Mayer fut un membre de la célèbre Ligue du vieux poêle à Radio-Canada, et il est associé à la tradition de décerner trois étoiles à la fin des matchs de hockey.</div>
Photo: Éditions Septentrion
Le journaliste Charles Mayer fut un membre de la célèbre Ligue du vieux poêle à Radio-Canada, et il est associé à la tradition de décerner trois étoiles à la fin des matchs de hockey.

On ne court guère de risques d’errer en avançant que, dans la plupart des sociétés dans le monde, les légendes sportives pullulent. Le sport organisé est ainsi fait qu’il invite à la création de personnages plus grands que nature, dont les exploits grossissent à mesure que le temps file, qui bientôt font figure de héros, quoique le terme déplaise à bon nombre. N’évoque-t-on pas des dieux du stade, comme si leurs prouesses athlétiques les élevaient au-delà du genre humain ?

Le Québec ne manque pas de ces spécimens statufiés de leur vivant. Il y a Maurice Richard, Jean Béliveau, Guy Lafleur et combien d’autres hockeyeurs. Jackie Robinson n’a fait que passer et il a écrit l’histoire ailleurs, mais Montréal a gardé de lui de multiples souvenirs. Au fil de ses succès, le lutteur Yvon Robert s’est valu le surnom de « Lion du Canada français ». Sam Etcheverry demeure sans doute le joueur le plus célèbre à avoir endossé l’uniforme des Alouettes. Et ainsi de suite.


Mais si certains sportifs transcendent les époques au point de devenir immortels dans l’imaginaire collectif, d’autres auteurs d’actions d’éclat tout aussi méritoires sombrent, pour toutes sortes de raisons, dans l’oubli. Heureusement, on retrouve des gens soucieux, tels l’historien Gilles Janson et sa vingtaine de collaborateurs, de redonner vie à ceux qu’une postérité ingrate n’a pas retenus. Ce devoir de mémoire, il est largement contenu dans le Dictionnaire des grands oubliés du sport au Québec 1850-1950, une somme de plus de 150 biographies dont on ne peut qu’espérer qu’elle enrichira la connaissance d’un pan important de son passé d’une société, comme le dit si bien l’anthropologue Serge Bouchard en préface, « tristement imbue de sa propre actualité ».


Certes, il y a des oubliés qui le sont moins que d’autres dans ce Dictionnaire qui fait la part belle aux athlètes mais s’intéresse aussi à des administrateurs, à des promoteurs et autres commentateurs. Les noms d’Étienne Desmarteau - ne serait-ce que parce qu’un centre sportif du quartier Rosemont l’honore -, Michel Normandin, Louis Quilicot, Jackrabbit, James Naismith, Léo Dandurand, Gérard Côté ou Jean-Pierre Roy ne sont de toute évidence pas inconnus de tous. Mais c’est avec plaisir qu’on prend connaissance de détails méconnus de leur vie et qu’on découvre une kyrielle d’autres destins insoupçonnés. Celui d’Émile Maupas, par exemple, l’adepte de la lutte dont on dira qu’il est « l’athlète idéal, le lutteur parfait, grand, souple, bien fait et fort, au cerveau bien meublé ».


Ou du médecin Joseph-Pierre Gadbois, fervent partisan de l’exercice physique et du plein air, dont les propos vont droit au but. « C’est au contact de la nature, écrit-il au début du XXe siècle, que l’homme se retrempe et se rajeunit. Loin des villes, des voisins ennuyeux, des règlements stupides, des modes idiotes, il sent vraiment le plaisir de vivre. » Le Dr Gadbois déplorera par ailleurs la forte mortalité infantile, « un reproche sanglant à notre hygiène, à notre civilisation », et il dira que « la brutalité de la boxe existe surtout dans l’imagination de ceux qui n’en ont jamais vu. Ceux qui en font se portent généralement mieux que ceux qui les plaignent. »


Comme tout dictionnaire qui se respecte, celui-ci ne se dévore pas d’une couverture à l’autre. On y entre plutôt par la porte de son choix, ou mieux encore en se laissant guider par le hasard, en l’ouvrant à n’importe quelle page, où la lecture d’un article nous mènera inévitablement à un autre, puis à un autre et à un autre encore, parcourant un siècle depuis les premiers balbutiements des organisations sportives dans la communauté anglophone dans la deuxième moitié du XIXe jusqu’à l’avènement de la télévision, qui fera justement en sorte, note le Dictionnaire, de donner un visage aux athlètes dont on peut désormais assister aux exploits à distance et de créer « un nouveau panthéon de vedettes » qui « relègue leurs illustres devanciers dans l’ombre ».


On retrouve ainsi les frères Baillargeon, six phénomènes de la nature originaires de Saint-Magloire, dans Bellechasse, qui formèrent « la famille la plus forte du monde » et dont le benjamin, Antonio dit Tony, devint « le roi de la savate ». Pierre Gachon aussi, né en France et Montréalais d’adoption, qui s’est mis au cyclisme notamment parce que ses parents habitaient près de la boutique de Louis Quilicot, située rue Saint-Denis ; après de multiples tentatives de négocier de longs parcours routiers comme Montréal-Québec ou Montréal-Toronto, il deviendra en 1937 le premier Canadien à prendre part au Tour de France, sous les couleurs britanniques ; mais en raison d’une sombre histoire de vélo égaré et de conditions de course difficiles, il sera contraint à l’abandon dès la première étape.


Le journalisme sportif également a droit à de la considération. Il y a Charles Mayer, inventeur des trois étoiles au hockey, membre émérite de la Ligue du vieux poêle à Radio-Canada et acteur important dans la venue des Expos à Montréal. Marcel Desjardins, de La Presse, qui était le seul journaliste francophone (!) présent à Amsterdam en mai 1970 lorsque les Jeux olympiques d’été de 1976 furent attribués à Montréal. Et Raphaël Ouimet, l’un des premiers à comprendre que les médias de langue française pouvaient aussi s’intéresser aux sports et qui écrivit à la une de La Patrie en 1898 : « Aux sportsmen. Désireuse de faire plaisir à une grosse part de ses lecteurs, La Patrie a résolu de réorganiser l’information quant à ce qui a trait aux divers amusements sportiques. Nous voulons faire de La Patrie le journal pour tout le monde, nous ne négligerons rien pour atteindre ce but. Nous avons raison de croire que les sportsmen trouveront dans nos colonnes une foule de renseignements qu’ils ne pourront lire ailleurs. »


Au fil de près de 450 pages témoignant d’une recherche minutieuse, une époque révolue prend forme, où la force physique tient lieu de vertu cardinale, où les femmes sont largement absentes, où les exploits sont narrés davantage que vus et prennent dès lors une dimension particulière, proche du mythe. Une foule d’histoires qui méritaient d’être racontées, et qui le sont enfin.

3 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 8 juin 2013 08 h 22

    La longue passe

    Je me souviens encore de la description des matchs de football des Alouettes faites par Michel Normandin: «et c'est la lonnnnnnngue, lonnnnnnngue passe».
    Je suis aussi de ceux qui ont vu la «ligue du vieux poêle» avec Camille Desroches: ça ne me rajeuni pas ...

  • Guy Drudi - Inscrit 9 juin 2013 07 h 27

    La locomotive humaine

    Je suis le gendre de Zénon Saint-Laurent. Il est né en 1912 et non 1925 tel que mentionné. Il décéda en 2005. On le surnommait "la locomotive humaine".

    Intronisé en 1990, Zénon St-Laurent porta les couleurs du club Quilicot durant une carrière cycliste qui s'échelonna de 1928 à 1935. Il remporta le championnat canadien sur 50 milles en 1931. Cette même année, il devint le premier vainqueur de la course Québec - Montréal, course qu'il remporta de nouveau l'année suivante.

    En dépit de sa victoire lors de la sélection olympique de 1932, il ne pourra prendre le départ aux Jeux Olympiques faute d'appui financier. Il signa chez les professionnels au terme de la saison 1933, et pris part à neuf Six-jours au cours des deux années suivantes, courrant entre autres avec Torchy peden et Henri Lepage. Il mit fin à sa carrière en 1935 suite aux Six-jours de Toronto.

    Il est le détenteur d'un record canadien encore inégalé ayant parcouru en 1932, la distance qui sépare Toronto de Montréal, soit trois cent cinquante huit milles en dix huit heures vingt et une minutes.

    Guy Drudi

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 9 juin 2013 11 h 10

    Au sujet de Desmarteau

    Il excellait aussi, semble-t-il, au lancer du... marteau. Il était bien nommé. Cela dit, il est curieux que «marteau» reste au singulier malgré le «des».

    https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tienne_Desmarteau