L’amour vécu par elles

Je rends compte aujourd’hui d’un roman et d’un recueil de nouvelles qui n’ont en commun que le rapport conflictuel à l’amour de personnages féminins. Contrecoup de Rachel Cusk raconte le divorce de l’auteure et Trop de bonheur d’Alice Munro nous entraîne dans un monde où la recherche incessante de cette félicité souvent souhaitée mais maladroitement poursuivie qu’on appelle le bonheur sert de justification à la vie.

Contrecoup est le récit lucide, et néanmoins bouleversant, d’une rupture. Quelques jours après son divorce, la romancière, mère de deux filles, se retrouve dévastée. « Mon mari et moi nous sommes séparés il y a peu, et en quelques semaines, la vie que nous avions construite a été brisée, tel un puzzle réduit à un tas de pièces aux formes irrégulières. »


Citant Eschyle en exergue, rappelant à sa suite qu’il « n’y a pas d’intelligence vraie sans souffrance », la romancière tente d’analyser son échec à la lumière du féminisme qui guide sa vie. Elle ne doute plus tellement de ce que son entrée dans la réalité du couple amoureux a mis en péril ses conceptions les plus profondes. La conception chrétienne la hérisse. Elle ne croit plus qu’il soit possible à une femme d’aimer sans renoncer à ce qu’elle est. « La vue des autres familles me rend irritable. Au parc, ils me croisent sur leurs vélos, le père, la mère et les enfants, tous casqués… Ils manifestent leur peur : l’obsession de leur sécurité saute aux yeux… J’en veux au christianisme - autant que je peux en juger - c’est la source de nos problèmes. »


N’en pas conclure pour autant que Contrecoup est un réquisitoire vindicatif ou haineux contre le couple. Bien plutôt un livre bouleversant qui porte les lecteurs, hommes et femmes, à s’interroger sur les enjeux de l’amour. Un livre de douleur avant tout, de ceux qu’écrivent parfois les écrivains quand ils ne jouent plus à être écrivains. Nul doute, Rachel Cusk a atteint cette région de l’être où il n’est plus possible de simuler. Surtout si on n’est pas doué pour reconstituer l’image d’un puzzle.


Les personnages d’Alice Munro n’ont pas cette lucidité. Ils apparaissent plutôt comme ballottés par la vie, incapables qu’ils sont d’en voir les enjeux. La nouvelliste canadienne a le don de créer des univers dans lesquels se meuvent des êtres dits ordinaires dont il suffit de s’approcher pour découvrir le désarroi d’exister. On se souvient de son enfance, on n’a pas oublié des détails troublants et on y retourne comme si on était guidé par la fascination passée. Croit-on en agissant ainsi changer les choses ? Pas du tout, proclame le personnage de Visage dont le destin a été dicté par la tache de vin dont il a été affublé à sa naissance.


On n’a pas tort d’évoquer Tchekhov à propos d’Alice Munro. Comme lui, elle sait animer plusieurs personnages et les décrire au tournant d’une phrase ou d’une réplique en apparence inoffensive. C’est ainsi que les personnages les plus frustes nous deviennent proches.


La nouvelle éponyme qui raconte des épisodes de la vie de Sofia Kovalevskaïa, mathématicienne et romancière russe, est tout aussi exemplaire de la manière d’Alice Munro. Son héroïne, quoique femme d’exception, ne paraît pas plus à la gouverne de sa vie que les personnages qui peuplent ses histoires d’habitude. Sofia peut confondre les plus grands esprits de son temps - seconde moitié du dix-neuvième siècle - elle se conduit souvent comme la plus écervelée des ingénues. Elle serait à n’en pas douter un personnage d’un roman de Rachel Cusk, tant son histoire est l’illustration de l’injustice faite depuis toujours aux femmes dans une société qui ne cesse pas de vanter l’amour tout en ne demandant que du bout des lèvres aux hommes d’en payer le prix.


Tout différents qu’ils sont, ces deux livres nous parlent d’une difficulté de vivre, proche d’une poursuite du bonheur. Ils le font avec intelligence et sensibilité. Des histoires de femmes, disent encore les imbéciles. En connaissez-vous beaucoup d’autres ? Je parle des histoires, pas des imbéciles. Évidemment.

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