Dans nos archives - L’avortement hier et aujourd’hui

Photo: Collection JFN

Jacques Ferron

À l’occasion du décès du Dr Henry Morgentaler survenu cette semaine, nous republions un article de l’écrivain Jacques Ferron, lui aussi médecin, dans lequel il retraçait en quelques lignes, à sa façon toute personnelle, l’histoire de l’avortement chez nous. Son texte fut initialement publié dans Le Devoir le 12 avril 1973. À signaler aussi, dans le même souci d’éclairer une époque, la biographie du Dr Morgentaler qu’avait publiée en 1992 Sylvie Halpern aux éditions du Boréal. Ce livre, comme d’autres, peut être relu avec profit pour ceux qui, sous l’effet de l’annonce de la disparition d’Henry Morgentaler, souhaitent mieux connaître l’histoire de l’avortement chez nous.


Vers 1830, il y eut débat au collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière sur ce sujet. Le Dr Labrie, qui en avait appris la technique à Édimbourg, en était le défenseur. Cela voulait dire qu’il l’avait pratiquée. De quoi s’agissait-il ? Ni plus ni moins que de l’avortement que, dans certaines circonstances, un médecin peut juger bon de pratiquer. Le Dr Labrie ne fut pas poursuivi en justice. Sa réputation de bon médecin et de bon chrétien n’eut pas à en souffrir, même si, après délibération, les clercs du séminaire se prononcèrent contre l’embryotomie. Les théologiens (c’est triste de mêler la théologie à ça) n’ont pas toujours eu la même idée. Il fut une époque où, avant un retard de quarante jours, on ne considérait pas la vie de l’embryon. Cela remonte à loin mais subsiste encore. On m’a souvent demandé en disant : « Je n’ai pas encore fait mes quarante jours, ce n’est pas péché. »


J’ai pratiqué en Gaspésie et en banlieue de Montréal. En Gaspésie, les pratiques abortives se réduisaient au rognon de castor. C’est une panacée d’une efficacité douteuse. Je n’ai pas observé d’avortement à l’exception de ceux qui surviennent naturellement entre le deuxième et le troisième mois. Par contre, j’ai cru constater des cas d’infanticide. Ils étaient pratiqués à la fine aiguille en travers d’une fontanelle. De plus, des phrases comme celles-ci, « J’en ai fait mon sacrifice, je le donne à Dieu », dans le cas des enfants monstrueux, équivalaient à une condamnation, presque toujours effective.


En banlieue de Montréal, les pratiques abortives étaient plus nombreuses, les unes inefficaces comme l’application vétérinaire sur le nombril, l’introduction vaginale d’une pilule de permanganate de potasse, les autres plus sérieuses comme l’introduction dans le col d’une tige laminaire, dite bois d’orme ou bois d’homme, qu’on se procurait à la pharmacie de M… pour cinq dollars. Cette tige peut valoir de quinze à vingt cents et ne saurait avoir d’autre emploi qu’abortif. La pharmacie de M… n’a jamais eu d’ennuis pour cela. Les ennuis, c’est nous qui les avions, obligés d’achever un avortement incomplet par un curetage digital. Il y avait aussi les faiseuses d’anges.


Mon métier est de remédier et non de juger. Je n’ai jamais pensé à dénoncer un avortement illicite. Je n’ai pas pensé non plus qu’il s’agissait d’assassinat. On a exagéré le respect dû à la vie. La masturbation était un péché pour cette raison, à cause de la semence vitale, et l’on ne remarquait pas que seuls les garçons pouvaient en être coupables. Chez les filles, l’orgasme ne change rien à l’ovulation qui se fait d’elle-même une fois par mois. De quel péché se rendaient-elles coupables en se masturbant ? Je me le suis souvent demandé et j’aimerais bien que le prêtre-médecin me le dise.


Actuellement, les avortements se font sans danger. C’est un progrès, il faut l’admettre. Le docteur M… est-il un criminel ? Moins, en tout cas, que le pharmacien M… et ses tiges laminaires vendues au comptoir, sans ordonnance. En principe, il ne faut pas s’en tenir à l’embryon, ni au sperme. L’être humain prend vie, après le baptême, après cette acceptation nécessaire à sa formation, à son humanisation qui dure une vingtaine d’années. Il n’a pas de nature, il est une culture. C’est ainsi qu’il faut considérer le problème. Qu’on lise Les enfants sauvages dans la collection 10/18 et l’on cessera d’écrire des déclamations sur la Vie et la Nature. Je suis en faveur d’une casuistique discrète qui relègue dans l’ombre un sujet intime.

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