La reine Chrystine

Photo: Jacques Grenier - Le Devoir

Dans son éden urbain, Chrystine Brouillet, la plus gourmande des écrivaines, sait recevoir. Petites bouchées et blanc bien frais, tandis que roule le magnéto. Paraît aux Éditions de la Courte Échelle son nouveau roman, Saccages, un cru anniversaire tous azimuts. En effet, non seulement sa célèbre détective Maud Graham y mène-t-elle sa 15e enquête, mais elle apprivoise en plus - de mauvais gré - ses 50 ans. Et c’est sans compter son jeune protégé, Maxime, qui franchit le cap de la majorité.


Cette idée du temps qui passe s’inscrit dans la palette des couleurs sombres du roman, mais il y a plus. « Que Maud soit parvenue à cet âge, ça la rend plus réelle pour moi », explique Chrystine Brouillet. « La voir vieillir, ne pas la figer dans le temps l’espace de trois ou quatre romans, ça découle d’un simple souci de vraisemblance. Mais ça implique qu’inévitablement, elle devra prendre sa retraite. » Bah ! Si Miss Marple a passé toute la fin de sa vie de vieille demoiselle à élucider crime par-dessus crime, pourquoi Maud se priverait-elle d’en faire autant lorsque sera venue l’heure de la pension ? L’éventualité provoque un fou rire chez Chrystine Brouillet.


« Mes oeuvres préférées d’Agatha Christie sont celles qu’elle a écrites sous le pseudonyme de Mary Westmacott. Elle laisse une place à l’émotion dans ces intrigues-là. C’est quelque chose qu’on ne retrouve pas dans les Miss Marple et les Hercule Poirot, qu’elle a signés de son vrai nom. » Vrai que Maud Graham n’est pas une héroïne coupée de ses émotions. Au contraire, qui la suit depuis ses débuts sait que sa rigueur n’a d’égale que sa faculté d’empathie. En témoigne son rapport quasi maternel avec le jeune prostitué Grégoire.

 

Chère voisine


« Les gens se sont pris d’affection pour Maud dès le deuxième roman. Je me trouve très chanceuse. Au fil des ans, Maud est devenue mon amie, ma voisine. Maud n’est pas mon alter ego, mais c’est quelqu’un que j’aime beaucoup. Maud, Maxime, Grégoire, Alain… ils me surprennent, parfois, poursuit la romancière, l’air songeur. Je les côtoie depuis si longtemps… Ils ont leur vie, maintenant. Souvent, les lecteurs me demandent ce qui se passera ensuite, et je ne le sais pas. Je ne sais pas où mes personnages m’entraîneront. » Confidence peu banale de la part d’une auteure qui se décrit, non sans humour, comme une « psychorigide adepte des plans de travail détaillés ».


De fait, elle trime dur, Chrystine Brouillet. L’écriture pour elle n’est pas un bonheur, mais une nécessité. Depuis son premier roman, paru en 1982, elle a publié pas moins d’une quarantaine d’ouvrages de littérature adulte et jeunesse, le plus souvent - mais pas que - dans le registre policier.


Le surnom de « Reine du crime » est déjà pris, soit. N’empêche : après quelque trente années d’une activité professionnelle aussi prolifique que disciplinée, Chrystine Brouillet a plus que gagné ses galons. Et quoiqu’elle se garde de les exhiber, les écrivains qui l’ont suivie savent ce qu’ils lui doivent.


Lors de la plus récente édition des Printemps meurtriers de Knowlton, par exemple, Martin Michaud confiait que les auteurs de noirs, de policiers et de polars d’ici lui sont tous redevables, puisqu’au Québec, elle est celle qui a ouvert la voie. « Première dame du meurtre », ça ne sonne pas si mal, tiens.

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