À la façon de Stendhal

Je pense bien qu’il est possible de faire de la lecture son occupation préférée sans connaître l’existence de Josep Pla. Personne ne me fera croire, désormais, qu’on puisse ignorer aisément son journal. Publié la première fois en 1966, Le cahier gris a été maintes fois réécrit par son auteur à partir de notes prises alors qu’il avait la jeune vingtaine.


Ce journal décrit la vie quotidienne, en 1918 et 1919, dans un petit village de Catalogne. Le jeune homme qu’était Pla, car on ne sait jamais au fond si une considération vient ou non de l’adulte qui revoit ses jeunes années ou si, au contraire, elle découle d’une observation directe, connaît toute la population du petit village de Palafrugell et n’en finit pas d’en souligner les traits distinctifs, les incongruités comme les sensibilités les plus profondes.


Josep Pla est l’un des plus illustres représentants de la littérature catalane. Son oeuvre, abondante, écrite en catalan ou en espagnol, témoigne de la ferveur littéraire qui animait Barcelone au siècle dernier. Nourri par la fréquentation de Montaigne, lecteur de Proust, alors peu connu, collaborateur assidu des journaux de son époque, notre auteur apparaît surtout dans Le cahier gris comme un disciple de Stendhal. Il sait être à la fois un observateur de soi-même et du monde qui l’entoure et en rendre compte d’une manière qui n’appartient qu’à lui.


Quiconque a lu les récits de voyage de l’auteur de la Chartreuse, son Journal ou La vie de Henry Brulard retrouvera en parcourant les pages de ce Cahier gris le ton à la fois désinvolte et attendri qui fait le charme de l’écriture stendhalienne. Pla sait voir. Il n’a pas son pareil pour débusquer un secret, mettre à nu un comportement sans pour autant donner des leçons. Au contraire, il se sait vulnérable et ne rate aucune occasion de se présenter comme un être falot, plus que timide.


À propos des jeux de hasard en général et de la roulette en particulier, il écrit : « Je me suis aperçu que je n’étais absolument pas fait pour mener une existence dans l’univers du vice. Je ne suis pas assez sûr de moi, pas assez culotté et je ne possède pas du tout le profil. Je ne parviens pas à prendre cette vie au sérieux. » Il conclut en disant : « J’aimerais bien gagner, naturellement, mais je trouve que perdre - et moi, je perds à tous les coups - fait tellement partie de la nature des choses que ça ne vaut même pas la peine de m’en soucier. »


Que fait le jeune Josep Pla dans son village, en plus d’observer ses concitoyens, souvent plus étranges qu’il ne conviendrait ? Il lit ce qui se publie, évoque les ravages de la grippe espagnole, commente la fin des hostilités, se demande comment il pourra s’intégrer dans le monde, lui qui n’a pas encore pénétré dans la vie active. « J’ai l’impression que je souffre d’une tendance à la plus totale passivité, plutôt qu’au plus infime désir de posséder les choses de la vie. » Ainsi, cet auteur dont les oeuvres complètes sont réunies en 46 volumes, et qui fait donc figure d’écrivain plutôt prolixe, confesse : « Je suis absolument convaincu que je serai toute ma vie ce que les gens appellent un pauvre type. »


Un pauvre type, avance-t-il en souhaitant tout normalement qu’on le contredise sur-le-champ, un pauvre type qui ne croit pas au sublime des premières amours. « Les gens qui connaissent mon habituelle modestie vont sans doute être étonnés par mon audace à raconter un premier amour. Je crois, en effet, que seuls les écrivains qui possèdent une grande imagination peuvent aborder ce sujet, et moi, de l’imagination, je n’en ai jamais eu. »


Josep Pla se fait dire par une amie : « Ta timidité est si visible que tu donnes l’impression qu’utiliser les jambes pour marcher est une espèce de privilège exceptionnel. » Ce à quoi il ajoute que, « comme tous les timides, je suis capable d’avoir des moments de grande audace. Et ces moments de grande audace ont lieu la plupart du temps lorsque je me trouve seul, la plume à la main ».


L’audace ainsi évoquée, on la trouve souvent, avec des moments de poésie, d’émerveillement, dans ce livre qui est de ceux qui nous accompagnent pendant des années. Observations, art de vivre, enthousiasmes refrénés ou non, notes sur le climat social, politique ou purement littéraires, confessions, on trouve tout cela dans cette oeuvre plus qu’attachante et d’une grande richesse.

 

 

Collaborateur

1 commentaire
  • Serge Boucher - Abonné 1 juin 2013 16 h 25

    possible ou impossible ?

    La première phrase ne serait-elle pas plutôt :

    Je pense bien qu’il est IMPOSSIBLE de faire de la lecture son occupation préférée sans connaître l’existence de Josep Pla.