Le drone, modèle d’un nouvel État-chasseur

Neuron est un prototype de drone de combat furtif européen construit par Dassault aviation. Il préfigure ce que seront les drones de combat conçus spécifiquement pour les attaques au sol et le bombardement.
Photo: Dassault aviation Neuron est un prototype de drone de combat furtif européen construit par Dassault aviation. Il préfigure ce que seront les drones de combat conçus spécifiquement pour les attaques au sol et le bombardement.

Les drones, ces avions sans pilote, immenses caméscopes armés et guidés à distance, sont devenus un des emblèmes forts de la présidence d’Obama et, surtout, d’un nouveau type de guerre où le monde entier s’apparente désormais à un vaste terrain de chasse. Entre 2005 et 2011, le nombre de patrouilles de drones armés a augmenté de 1200 %. Aux États-Unis seulement, les militaires et la CIA comptent plus de 6000 appareils de ce type à leur service. Un philosophe, Grégoire Chamayou, s’interroge sur les implications morales et politiques de ces nouveaux engins de la mort.

L’actualité internationale est désormais pleine des récits d’interventions intempestives menées par des drones en Afghanistan, au Pakistan, au Yémen, en Somalie et ailleurs. Ces avions prédateurs frappent quasi quotidiennement, rappelle le philosophe Grégoire Chamayou, auteur de Théorie du drone.


Arme nouvelle dont les origines remontent à la Seconde Guerre mondiale, le drone risque de dominer la pratique de la guerre de demain. Son usage pose des questions graves. « Il y a un détournement de la philosophie morale et éthique au profit de la micro-éthique des partisans du drone qui nous disent, en accord avec le monde militaire, qu’il est bien de tuer, explique Grégoire Chamayou. La philosophie devient un champ de bataille. »


Installées confortablement dans une base militaire des États-Unis, à des milliers de kilomètres du lieu des interventions sur le terrain, des équipes guident ces robots volants à distance. Elles se relèvent jour et nuit pour analyser les données transmises par les drones et décider de l’à-propos de conduire une attaque sur une « cible ».


Difficile de savoir exactement combien de morts ces engins ont faits au cours des dernières années. Pour les appareils américains seulement, ce serait de 2640 à 3474 morts entre 2004 et 2012, explique Chamayou. Selon le Bureau d’investigation journalistique basé à Londres (TBIJ), ce serait de 2541 à 3586 morts au Pakistan seulement depuis les premières attaques de 2004. Un rapport de l’International Crisis Group (ICG), cité cette semaine par l’Agence France-Presse, indique pour sa part que les drones ont bombardé plus de 350 fois le Pakistan depuis 2004. Sans déclaration de guerre, les drones frappent de plus en plus, au mépris du droit international.


Dans un livre riche et unique, Grégoire Chamayou lève le voile sur la nature de ces engins. Il en parle en connaisseur, mais cherche surtout à repérer, à partir de leurs caractéristiques, les implications de leurs actions en matière politique. Il s’intéresse aux implications philosophiques que leur usage pose à l’humanité.


« Le drone annonce une mutation très profonde des conditions d’exercice du pouvoir », dit le philosophe. On aurait tort, s’empresse-t-il d’ajouter, de réduire la question de ces armes à la seule forme de la violence extérieure dont ils sont capables. « Qu’impliquerait, pour une population, de devenir le sujet d’un État-drone ? », demande-t-il. Car, après tout, est-il farfelu d’imaginer l’existence d’une police de drones capable, un jour prochain, de patrouiller nos rues ?


L’idée d’un engin manipulé à distance capable de rendre inutiles toutes les répliques de l’adversaire ne date pas d’hier. C’est un principe à la base de la course à l’armement : augmenter la portée, mettre l’adversaire à distance. Mais dans le cas des drones, ce principe est poussé jusque dans ses ultimes limites : on n’est plus dans la guerre au sens strict, puisque l’affrontement ne peut avoir lieu avec un absent. On se trouve plutôt dans le domaine de la chasse, avec un poursuivi et un poursuivant.

 

Histoire d’un prédateur


Dès les années 1960, des développements concrets ont été faits pour concevoir des engins capables d’être utilisés en « région hostile » sans exposer leurs maîtres. À l’époque de la guerre du Vietnam, l’armée de l’air américaine a investi dans des programmes de recherche pour la création de drones de reconnaissance. Mais à la fin du conflit, en 1975, ces appareils furent à peu près complètement délaissés. En Israël, à la même époque, on les utilisa avec beaucoup de succès, notamment en 1973, comme manoeuvres de diversion, durant la guerre du Kippour.


Réactualisé pour de nouvelles manoeuvres d’observation des militaires, le drone peut, à compter de 1999, durant la guerre du Kosovo, illuminer des cibles au laser et filmer pour permettre une destruction plus efficace par les avions. À compter de 2001, avec la guerre en Afghanistan, George Bush va déclarer que « l’armée ne possède pas encore assez de véhicules sans pilote ».


Le fantasme réalisé d’une guerre livrée à distance, sans risque pour les assaillants et sans véritables moyens de se défendre pour les cibles, hante désormais notre actualité.


La nouvelle chasse


À une époque où fleurissent sans cesse de nouveaux jeux vidéo, l’idée d’une chasse à distance fait fortune. En 2004, on a même ouvert un site Internet où, à l’aide d’une télécommande virtuelle, on pouvait actionner une arme véritable dans un ranch du Texas. Là, de vraies bêtes étaient abattues moyennant une poignée de dollars. L’utilisation de plus en plus massive du drone est fondée sur la même logique de l’assassinat sélectif à distance rendu possible par une sorte d’interface, dans des opérations jugées « hybrides ».


Que seront les drones dans 25 ans ? se demande Grégoire Chamayou. Selon les stratèges de l’armée américaine, il s’agira probablement de nano-drones, des robots-insectes, libellules mortelles capables de marauder en essaims, puis d’entrer dans des espaces confinés. Pourquoi détruire un immeuble entier quand on peut faire exploser des hommes dans leurs chambres à coucher ?


Ces nouveaux robots pourraient être munis d’un « gouverneur moral », un système capable d’appliquer à la lettre les règles d’un tueur en métal froid.


Certains de ces engins téléguidés pourraient-ils finir par être considérés comme des personnes, qui plus est comme des combattants ? Des perspectives qu’explore de brillante façon Chamayou. Pour lui, l’ère du drone annonce que l’État pourrait devenir le corps froid d’un monstre politique sans âme.


L’oeil de Dieu


Au nom de la puissance d’un pays, le drone abolit les règles classiques de la guerre. « Aux formes terrestres de souveraineté territoriale, fondées sur la clôture des terres, le drone oppose la continuité surplombante de l’air. » C’est aussi la réalisation d’un vieux rêve humain du contrôle « par le haut », celui d’une main de Dieu, toute-puissante.


À bien des égards, explique le chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), le drone tente de réaliser, grâce à la technologie, le fantasme millénaire de l’« oeil de Dieu », seul capable de tout voir, partout, en n’importe quelle circonstance.


Cette volonté d’un contrôle total ne s’embarrasse pas des traités internationaux. Car de quels droits peut-on tuer du haut des airs dans un pays contre lequel la guerre n’est même pas déclarée ? « Nous en sommes à la forme contemporaine de la guerre sans risque pour ceux qui la conduisent. »


Les cibles


Contrairement à ce que l’on imagine, la majorité des cibles des drones ne sont pas des individus dont on connaît les noms. Ils ne chassent pas des individualités, mais des profils d’individus. Le drone analyse des comportements humains qu’il juge anormaux, auxquels sont associées des prédictions de risques. « Tout le problème, estime Grégoire Chamayou, réside dans cette capacité revendiquée de convertir adéquatement une image construite par compilation d’indices probables en statut certain de cible légitime. »


Et qui décide en définitive de ceux qui vont mourir ? Il existe des réunions hebdomadaires, établies avec l’appareil sécuritaire tentaculaire américain. Ces réunions établissent des listes de cibles qui sont validées en définitive par la Maison-Blanche. Les drones se chargent du reste.


Le journaliste du New York Times David Rohde, pris en otage en 2008 par des talibans, est l’un des premiers Occidentaux à avoir éprouvé les effets directs de pareilles surveillances aériennes suivies d’attaques subites. « Les drones étaient terrifiants, écrit Rohde. Depuis le sol, il est impossible de déterminer qui ou quoi ils sont en train de traquer pendant qu’ils décrivent des cercles au-dessus de votre tête. Le bourdonnement lointain du moteur sonne comme le rappel constant d’une mort imminente. » Plusieurs témoignages vont dans le même sens : les habitants finissent par être complètement terrorisés, ne sachant jamais ce que ces engins guettent et s’ils s’apprêtent ou non à tout anéantir.


Dans Théorie du drone, Chamayou met en question les méthodes de profilage qu’encourage et soutient l’emploi de ces machines de guerre. Le tir supposé bien informé est en vérité le plus souvent aveugle, montre Chamayou. Au fond, voici le problème renouvelé de l’ombre chinoise : il se peut que l’ombre qui fait peur ne soit créée que par le mouvement de simples mains…


Le concept de « guerre globale contre la terreur », largement répandu par les stratèges de Washington depuis 2001, a fait reculer des frontières traditionnelles de la violence. Le monde entier est devenu un terrain de chasse, estime le philosophe. Ce glissement, nous n’en avons pas très bien pris conscience.


En 2010, Grégoire Chamayou avait déjà publié une brillante étude philosophique sur la chasse à l’homme d’hier à nos jours. Le drone correspond, en quelque sorte, à une poursuite de ce travail. « Le drone est la forme la plus contemporaine de la chasse à l’homme d’autrefois. »

8 commentaires
  • Claude Saint-Jarre - Inscrit 25 mai 2013 09 h 08

    Je vois

    J'y vois l'équivalent de la bombe atomique pour l'individu à ce qu'elle était pour l'État. J'ai le goût d'en rire. Pourquoi se battre? Que veut l'ennemi. Le bonheur? Prends-le. Tout l'argent du monde? Prends-le! Du teritoire? Tout le cosmos est à toi. Je bénis le surgissement d'un Univers Jovial! Et surtout, prétendu ennemi, aime-toi, ce que personne ne peut faire à ta place...

  • François Dugal - Inscrit 25 mai 2013 10 h 02

    Les ancêtres des drones

    Après le première guerre mondiale, les USA ont mené des programmes ultra-secrets d'avions sans pilotes, appelés «Pilotless Aerial Torpedo».
    La marine américaine a développé le Curtiss-Sperry Flying Bomb, imaginé par l'inventeur du gyro-compas et du gyro-stabilisateur, Elmer A. Sperry. Il a fait son premier vol le 6 mars 1918.
    Un autre aéronef a été développé par la US Army. Surnommé le Kettering Bug, du nom du célèbre inventeur et concepteur Charles F. Kettering, il fit son premier vol le 2 octobre 1918.
    La période des essais a duré jusqu'à la la fin des années 1920.

    • Serge Boucher - Abonné 25 mai 2013 15 h 02

      Pouvez-vous me parler des drones et de leurs développements dans les années 60 et 70, de la façon que vous venez de faire pour la période d'avant 1920.

      En passant êtes-vous le Dugal qui était à 16 ans président d'un club de lancement de fusée autour des années 1962 et 1963 et fréquentait l'école Saint-Émile à Montréal ?

    • François Dugal - Inscrit 25 mai 2013 22 h 54

      Un article très intéressant sur l'histoire des drones a paru dans l'avant dernier numéro de la revue américaine Air & Space, publiée par le Smithsonian Institute. Les drones «modernes» ont vu le jour au début des années 1970.
      Ceci dit, de 1959 à 1967, je fréquentais le Séminaire de Valleyfield et je n'ai jamais lancé de fusées de ma vie.

  • Gilbert Talbot - Abonné 25 mai 2013 11 h 24

    L'ère de Terminator.

    En fait le drone est un robot. Il inaugure la guerre robotisée déjà prévue par la science-fiction et les jeux vidéos. Et quelle arme pouvons-nous utiliser pour contrer les robots militaires tueurs ? La raison. C'est ce que fait Chamayou. Il voit vers quelle sorte de guerre nous amène ces drones : une guerre menée par des fonctionnaires de la télédétection actionnant, à partir de leur bureau, des boutons qui vont tuer des êtres humains ciblés à des milliers de km de distance. Il faut donc développer la philosophie populaire, pour contrer les tendances robotisantes de nos gouvernements.

    Ici même à Saguenay, notre maire Tremblay veut utiliser des drones pour «faire l'observation de son territoire» dit-il. C'est pourquoi se réunira le café-philo à Alma, la semaine prochaine, pour mettre son projet sous la loupe de la raison, ce que parfois notre maire semble manquer.

  • Marie-Ève Normandeau - Abonné 25 mai 2013 14 h 27

    Faible

    Il me semble que l'alternative au drone est infiniement pire - missiles, bombardement ou invasion terrestres, sans parler de l'arme nucléaire - tou cela provoque bien plus de "dommages collatéraux". Cette problématique, sur simplifiée par le journaliste dans cet article, illustre bien la maxime "ceux qui savent ne parlent pas et ceux qui parlent ne savent pas".

  • Yves Rousseau - Abonné 25 mai 2013 18 h 21

    Une guerre civilisée?

    Au XXe siècle, il y eut des tentatives pour «civiliser» la guerre.

    Les nations se sont entendues pour remplacer les projectiles en plomb par des têtes chemisées d'acier : full metal jacket.

    Ls balles en blomp étaient très léthales car ce métal mou et toxique, dès qu'il frappe un os, multiplie les dégats internes et cause la mort assurée de la personne atteinte.

    En fait, les nations se sont mises d'accord pour interdire le plomb en considérant qu'une balle full metal jacket serait plus efficace en faisant simplement des blessés graves dans l'autre camp.

    Un soldat blessé immobilise bien du monde dans son camp. Il faut le secourir, le soigner, le nourrir et le supporter en tant qu'handicapé pour ce qui reste de sa vie. Un soldat mort n'a pas ces «désavantages».

    Alors, tuer avec un drone est-il vraiment plus immoral qu'une charge à la bayonnette où on pouvait se tuer dans le blanc des yeux? À la «loyale»?

    Toute tentative de «civilisation» de la guerre est une réhabilitation de la guerre.

    La guerre c'est sale.

    Faire croire qu'on peut la faire proprement est une imposture.

    • Max Windisch - Inscrit 26 mai 2013 23 h 52

      Dans l'article il est question de frappes dans des pays où aucune guerre n'est déclarée. Ajoutez à ça la disproportion des moyens en cause... et imaginez deux secondes que votre quartier soit survolé par un "drone", dans ces conditions.