Entretien - François Blais, au naturel

On pourrait avoir l’impression que François Blais est une sorte de marathonien de l’écriture. Après Iphigénie en Haute-Ville paru en 2006, Nous autres ça compte pas et Document 1 (qui a récemment valu à son auteur le Prix littéraire de la Ville de Québec et du Salon international du livre de Québec, avec 5000 $ à la clé), on en passe quelques-uns, tous, sauf un, publiés chez L’Instant même, La classe de madame Valérie est aujourd’hui son septième roman en… sept ans.

Symptômes d’ambitions beaulieusiennes ? Graphomanie incontrôlable ? Autopsie d’un malentendu.


« Non, pas du tout, répond l’écrivain au bout du fil. Même que là je vais un peu slaquer. En fait, c’est parce que ça m’a pris du temps à me faire publier au début et que j’avais accumulé un peu de matériel. Je pense que là je viens de me faire rattraper. »


La classe de madame Valérie (voir la critique de Danielle Laurin dans l’édition du 11 mai dernier), ce sont trois journées dans la vie des 25 élèves (et de leur enseignante) d’une classe de cinquième année du primaire d’une école de Grand-Mère, en Mauricie, visitées par le romancier à intervalle de plus ou moins dix ans.


Une sorte de roman encyclopédique sur l’enfance du début des années 1990 : Nintendo, règles du ballon-chasseur, jeu de l’élastique, bricolages et déguisements d’Halloween vintage. Une manière d’exploration à la Perec, dirait-on, cherchant à épuiser les possibles.


Le vrai monde ?


Né lui-même à Grand-Mère (comme un certain nombre de personnes, direz-vous, mais aussi comme Louis Hamelin), où il campe très souvent ses histoires, François Blais vit à Québec depuis une dizaine d’années, où il travaille comme traducteur.


Ce septième roman est en quelque sorte une excroissance. « Dans un roman que j’ai écrit il y a quelques années, Vie d’Anne-Sophie Bonenfant, il y avait un passage qui se déroulait à la petite école. Je me suis rendu compte que c’était le bout que j’avais eu le plus de plaisir à écrire et qui me venait le plus facilement. J’avais même dû élaguer le roman parce que je consacrais trop de temps à cette partie de la vie de mon personnage », confie celui qui nous prépare « peut-être » un recueil de nouvelles.


Avec La classe de madame Valérie, l’écrivain de 40 ans admet qu’il souhaitait faire quelque chose de différent : « J’ai essayé de me sortir de mes personnages habituels et de parler du monde normal qui a des préoccupations normales. Je ne sais pas trop. J’ai essayé de changer un peu, parce que j’avais pas mal tout le temps les mêmes deux personnages de roman en roman. Je me suis dit que ça serait peut-être intéressant de sortir de ça. J’aurais pu faire ça sur le pilote automatique pendant encore longtemps. »


De parfaits porte-voix qui lui permettent, peu importent les circonstances, de pouvoir dire un peu tout ce qui lui passe par la tête. Il a donc eu envie cette fois de sortir de ses ornières, de se compliquer un peu la vie. « Je voulais voir si j’étais capable de parler du vrai monde. »


Il faut dire que ce duo ambigu qui noyaute plusieurs de ses romans (de Nous autres ça compte pas à Document 1), et qui fait penser sans trop d’effort au couple ducharmien de L’hiver de force, Nicole et André, compte pour beaucoup dans le charme particulier qu’exercent la plupart de ses romans. Même « bavardage lyrique », même couple soudé par une étrange alchimie - sont-ils amants ? frère et soeur ? -, même regard détaché et ironique sur la société.

 

« Ça sort comme ça »


Rien de trop calculé ici, en fait, pas de prise de position sur le monde - ou sur l’écriture - derrière ce qu’on pourrait interpréter comme une sorte de cynisme ludique. « Ça sort comme ça », avoue François Blais, peu volubile en entrevue, un peu médusé, à l’opposé de ses narrateurs qui ont beaucoup de verve. « J’ai tendance à déconner quand j’écris », ajoute celui qui produit sa petite page de fiction jour après jour, seul vrai secret, croit-il, de son étonnante productivité. « J’ai toujours écrit dans ce genre-là, même quand j’étais vraiment jeune et que je ne pensais même pas à être publié. »


Ces narrateurs nonchalants - ou démissionnaires -, qui tutoient souvent le lecteur gros comme le bras, émanent d’abord, avoue-t-il avec candeur, « d’une grosse peur d’ennuyer le lecteur », d’une envie de le garder accroché.


Tout n’est pas toujours rose dans le destin de ses personnages. Mais le romancier ne s’empêche pas, au nom du réalisme, d’utiliser toutes les couleurs du spectre. « Je ne sais pas si on peut dire que c’est sombre. Je ne voyais pas ça de même… Je ne sais pas. J’ai essayé d’être terre à terre. Si on prend trois journées dans la vie de n’importe qui, ça va sûrement être un peu plate. Ou un peu gris. J’ai essayé d’être, je ne sais pas, le plus réaliste possible… Mais pas sombre. »


Pour sa part, l’écrivain a du mal à se souvenir de sa propre cinquième année du primaire. Trou noir. « Je ne sais pas… J’étais quelqu’un d’assez… euh… normal. »


 

Collaborateur