Chomsky et l’Israël suicidaire


	Noam Chomsky
Photo: Agence France-Presse (photo) Virginie Montet
Noam Chomsky

« Il y a des dizaines d’années, j’ai écrit que ceux qui se revendiquent “partisans d’Israël” sont en réalité les partisans de sa dégénérescence morale et de sa probable future autodestruction. Malheureusement, ce jugement semble de plus en plus plausible. » Pensant ainsi, Noam Chomsky, dans Palestine. L’état de siège, livre récent qu’il signe avec Ilan Pappé, lui aussi d’origine juive, nous foudroie comme un écho inattendu, monstrueux, de la Shoah.

L’ouvrage est traduit de l’anglais. L’édition française comporte une préface de Frank Barat, coordinateur du tribunal Russell sur la Palestine, et un entretien avec l’ex-diplomate Stéphane Hessel, autre défenseur des droits de la personne.


L’historien israélien Pappé (né en 1954) a la clairvoyance de cerner le caractère déconcertant des attaques de Tel-Aviv contre la bande de Gaza, une «immense prison», précise-t-il, où s’entassent un million et demi de Palestiniens. Il cite l’éminent juriste Richard Falk, rapporteur spécial de l’ONU : « Il est particulièrement difficile pour moi, en tant que Juif américain, de devoir constater les horreurs commises par Israël contre le peuple palestinien avec la métaphore incendiaire de « la Shoah » en toile de fond. »


Falk ne craint pas de voir un « holocauste palestinien en puissance » dans les atrocités qui l’indignent. Quant à Pappé, il s’en prend à un mythe sioniste : « La Palestine était une terre sans peuple attendant le peuple sans terre. » À cette thèse troublante s’associe, pour les apatrides, une compensation psychologique vertigineuse à la suite de l’extermination réelle par Hitler de six millions de Juifs.


Au nom de la vérité, l’historien soutient que la création de l’État d’Israël en 1948 correspondit à un « nettoyage ethnique » par une « colonisation » juive et une « expulsion » d’« autochtones », les Arabes de Palestine, allant, « dans certains cas », jusqu’à « des actes de génocide ». Selon lui, Tel-Aviv et Washington, son indéfectible allié, font tout pour convaincre l’univers que la résistance anticolonialiste palestinienne se confond toujours avec le terrorisme pur.


Si défendable que soit la position de Pappé, elle ne nous bouleversera jamais autant que celle de Chomsky. Le socialiste libertaire américain décèle ce qui fait, depuis longtemps, à la fois la force et la faiblesse du sionisme : « l’effort pour retarder tout accord politique ». Sur le ton narquois qu’on lui connaît, il explique : « Difficile de trouver un meilleur moyen de s’emparer des terres où vous êtes indésirable. »


Ce réflexe mental très habile mais terriblement dangereux suppose, souligne-t-il, « la préférence d’Israël pour l’expansion plutôt que pour la sécurité ». Incapable d’excuser l’inhumanité du sionisme, Chomsky a la sagesse inouïe d’unir Israël et la Palestine, chacun à son corps défendant, dans le même cauchemar futur : celui de la souffrance la plus tragique.


 

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