Où sont les intellectuels?

Historien, Enzo Traverso est professeur aux États-Unis, après un début de carrière en France. Auteur de nombreux livres, son travail participe aux recherches en cours sur les résistances aux dérives autoritaires et fascistes, un sujet malheureusement on ne peut plus d’actualité. Dans ce recueil d’entretiens avec Régis Meyran, Traverso s’inquiète du petit nombre d’intellectuels qui prennent encore au sérieux « la fonction éthique et politique » de l’intellectuel.


À l’heure actuelle, où sont, demande Traverso, les figures intellectuelles dont l’autorité morale se confirme dans leurs engagements politiques ? Où sont, et qui sont de nos jours les George Orwell, Simone de Beauvoir et autres Susan Sontag ? Traverso ne cède pas aux sirènes de la nostalgie. Il sait bien que de nombreux intellectuels participent aux débats publics aujourd’hui. Ce qu’il dénonce, c’est la perte de sens accordée à cette responsabilité morale.


Un premier constat de Traverso est la volonté du monde universitaire de se replier sur lui-même. Au moment de l’affaire Dreyfus, qui est pour ainsi dire l’acte de naissance de l’intellectuel engagé, les universitaires, comme le sociologue Durkheim, sont à la fois des savants et des intellectuels. Or, dans le monde universitaire d’aujourd’hui, il semble gênant d’associer les deux, comme si l’un était incompatible avec l’autre.


La critique de Traverso peut sembler injuste. Il n’est pas si difficile, à l’heure actuelle, de trouver plusieurs exemples de savants dont la recherche s’inscrit dans le débat public. La véritable question est peut-être dans la confrontation entre différents types d’exigence. L’universitaire voudra protéger l’autorité de sa recherche en la mettant à l’abri de toute récupération partisane. L’écrivain - dont il est trop peu question dans ces entretiens - voudra préserver une autonomie à la littérature.


Pour le philosophe Norberto Bobbio, l’intellectuel se divise en deux grandes catégories. D’une part, celui qui propose une vision du monde à laquelle tous devraient souscrire, le « philosophe roi ». D’autre part, plus modeste, la catégorie d’intellectuel au service du prince. La seconde est beaucoup plus courante, elle est constituée aujourd’hui de ceux qu’on appelle les « experts ».


Il reste une troisième figure, nettement privilégie par Traverso : l’intellectuel dissident, critique du pouvoir.


Ce court livre se lit d’une seule traite et est passionnant du début à la fin. Il est cependant plutôt décevant pour ce qu’il propose ou ce qu’il serait espéré d’un véritable dialogue entre les intellectuels et leur société. Peut-être est-ce le prix à payer pour un trop grand attachement à la figure de l’intellectuel critique, toujours en porte-à-faux devant ses contemporains. Au fond, la question n’est peut-être pas de savoir où sont les intellectuels, mais ce qu’est devenu l’espace public. Les intellectuels interagissent avec une société. Il faut pour cela des institutions. Où sont-elles ? Que deviennent-elles ?


 

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