Les conditions d’une vie plus digne

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	Le parcours de Martha Nussbaum constitue l’exemple d’une démarche attentive aux enjeux les plus concrets des sociétés contemporaines.</div>
Photo: Agence France-Presse (photo) Miguel Riopa
Le parcours de Martha Nussbaum constitue l’exemple d’une démarche attentive aux enjeux les plus concrets des sociétés contemporaines.

Depuis plusieurs années déjà, Martha Nussbaum s’est engagée dans une recherche de nature fondamentale sur les conditions de la justice. Son parcours philosophique, de sa thèse doctorale sur Aristote à ses essais sur la liberté de conscience et sur la tolérance, constitue l’exemple d’une démarche attentive aux enjeux les plus concrets des sociétés contemporaines. Dans ce nouvel essai, elle présente une synthèse de sa position dans le domaine de l’éthique du développement : en dialogue avec Amartya Sen autant qu’avec John Rawls, elle soutient une approche qu’elle appelle « approche des capabilités ». Alors que le modèle dominant associe le progrès de la justice pour une société donnée à la croissance du PIB et des politiques de distribution qui en découlent, cette approche se concentre sur les conditions concrètes du développement de la personne humaine et propose d’identifier un ensemble de « capabilités » de base.

Fondatrice d’une association, présente dans 80 pays, qui promeut cette nouvelle approche dans le développement humain, Martha Nussbaum présente d’abord le récit de vie d’une femme indienne de l’État du Gujarat. Cet exemple illustre à ses yeux l’importance de l’écart qui sépare les situations individuelles de vulnérabilité de la croissance des États dits « émergents » en tant que tels. À partir d’une description rigoureuse des conditions de vie de cette femme (absence d’éducation, violence domestique, etc.), elle élabore le modèle des dix « capabilités fondamentales ». Selon ce modèle, les capabilités constituent les libertés substantielles qui permettent à toute personne de s’autodéfinir et de réaliser son projet de vie. Il s’agit d’un seuil minimal pour satisfaire les exigences de la dignité humaine, un concept qui acquiert ici une autonomie réelle dans la définition de la justice. De plus, cette théorie des conditions de la justice, liée à une forme de libéralisme politique qui respecte les conceptions du bien de chacun, est donc par essence pluraliste.


Utopie ou courage ?


Par beaucoup d’aspects, les capabilités se rapprochent des droits présents dans les déclarations universelles (droit à la vie et à la sécurité, liberté de conscience), mais elles incluent des conditions de base, comme la filiation, le réseau social, la santé, l’environnement, qui constituent le seuil de l’accès à une vie humaine digne. Même si ce modèle est élaboré dans le contexte du développement mondial (avec les indices de qualité de vie), son lien avec la formulation de politiques publiques dans les sociétés avancées demeure très net : Martha Nussbaum insiste sur les effets de la marginalisation et de la discrimination dans les sociétés dont le PIB est élevé. Son modèle révèle en effet tout ce qui sépare les politiques de redistribution dans nos sociétés du seuil minimal d’accès à la justice et à la dignité. Pour cette raison, et bien d’autres, ce livre est un des plus stimulants et des plus novateurs qu’on puisse lire dans le domaine de la justice sociale.


On peut être tenté de n’y voir que l’exercice d’une pensée utopique, car la mise en place de ces capabilités exige de l’État des décisions courageuses. Mais comme l’exemple des « choix tragiques », par essence impossibles, que Nussbaum évoque à quelques reprises le montre, sans cette utopie, la formulation d’idéaux de justice est soumise au néolibéralisme et aux mouvements du marché. Chacun connaît ces choix tragiques : comment choisir entre un travail exigeant en heures et des activités éducatives pour les enfants ? On ignore cependant que, depuis l’éthique des vertus d’Aristote, les philosophes n’ont cessé de vouloir préciser les conditions de la justice et du bonheur. En réfléchissant sur la nécessité des conditions d’une vie émotive et rationnelle substantielle, Martha Nussbaum montre les nouveaux chemins qui s’ouvrent à une éthique désireuse de se libérer de modèles abstraits oppressants. Son attention aux problématiques du soin (care), de la vie des femmes, de l’éducation (promotion des humanités), pour ne rien dire de son exceptionnelle sensibilité à la diversité culturelle, longuement enrichie par sa fréquentation de l’Inde, tout cela recommande ce livre à notre attention.


 

Collaborateur