Zweig et son mondialisme né du latin

À l’heure où l’Union européenne se révèle un édifice fragile centré sur l’économie, Derniers messages, de Stefan Zweig (1881-1942), depuis très longtemps introuvable en français et enfin accessible, étonne par sa singularité. Inspiré par son « grand maître » Freud, l’écrivain viennois y voit l’unité de l’Europe comme une hantise culturelle abyssale, sortie des « rêves nostalgiques des peuples » et d’un pacifisme nourri de latinité sublimée.

En mai 1939, il écrit à son ami Hermann Broch, autre Autrichien, qui, en exil comme lui, travaille au roman La mort de Virgile (1945), hommage au grand poète de l’Antiquité latine et, par le fait même, rejet symbolique de l’hitlérisme : « Tuez Virgile afin qu’il ressuscite. » Comment ces deux Juifs germanophones peuvent-ils trouver dans la romanité, qui opprima Israël et qui qualifia les Germains de barbares, le salut de l’Europe, sinon du monde entier à cause de l’influence occidentale ?


Dans son recueil posthume de 11 textes (1924-1940), préfacé maintenant par le germaniste Jacques Le Rider, Zweig répond en expliquant que l’Empire romain, dès le début de notre ère, substitue « au chaos de l’Europe », aux rivalités ethniques, une nouveauté : « l’idée de civilisation », de cosmopolitisme. Il précise : « Si cet édifice avait duré deux ou trois siècles de plus, les racines des peuples se seraient alors mélangées, l’unité de l’Europe, qui est encore aujourd’hui un rêve, serait depuis longtemps une réalité… »


N’est-ce pas, comme le lui reprochent Thomas et Klaus Mann, écrivains allemands exilés encore plus antinazis que lui, tendre vers un apolitisme dangereux en négligeant la notion d’asservissement ? Certes, ce risque existe, mais, volontiers tournée vers l’esthétique, la réflexion de Zweig reste exaltante dans sa complexité.


Selon l’écrivain, si l’essor des idiomes nationaux a entravé la force unificatrice du latin, l’Europe retrouve le legs moral de l’unité romaine, aux XVIe et XVIIe siècles, grâce à la musique de Monteverdi et de Palestrina. Zweig pense que « la Réforme détruit la Renaissance » et « la souveraineté de la langue latine ressuscitée ». Il croit que les sentiments nationaux inspirés de la Révolution française portent atteinte au « sentiment fraternel » européen.


Sa vision, en apparence élitiste, touche à un égalitarisme surprenant lorsqu’il soutient que la révolution sociale de 1848, vécue « partout en même temps » en Europe, renoue avec l’unité romaine en la modernisant. Il considère qu’avant de subir le joug de Hitler, Vienne, héritière de Rome par son internationalisme, concrétisait sa pensée : « La jouissance me paraît être un droit et même un devoir » si elle est éclairée.


Dans la nuit incertaine de l’utopisme, Zweig regarde Tolstoï, révolté contre l’État et la propriété, comme la dernière étoile, « conscience incorruptible » de l’unité du monde, puis, plus tard, au Brésil, il se donne la mort.



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