Lahontan: le procès amérindien de l’Europe

À peine né, le mouvement de protestation autochtone Idle No More (« Fini l’apathie ») a frappé par sa portée globale. On y a perçu la rage de survie d’une culture différente. Y transparaît la culture que le voyageur français Lahontan décrivit, en 1703, dans ses Mémoires de l’Amérique septentrionale, qui, enfin accessibles avec les éclaircissements nouveaux de Réal Ouellet, se révèlent un procès de notre civilisation occidentale.

Historien de la littérature, Ouellet étoffe, dans cette édition, des travaux entrepris il y a plus de 20 ans. D’entrée de jeu, il signale qu’au début du XVIIIe siècle, la France natale de Louis-Armand de Lom d’Arce, baron de Lahontan (1666-1716), « est le pays d’Europe le plus riche et le plus peuplé : elle compte 19 millions d’habitants, contre 6 à 8 en Espagne, 5 ou 6 en Angleterre et 8 pour “ l’ensemble des possessions des Habsbourg de Vienne ”».


Cela nous aide à comprendre pourquoi, dès leur publication au XVIIIe siècle, les oeuvres de Lahontan, fruits de ses séjours en Nouvelle-France (notamment à Montréal) entre 1683 et 1693, furent traduites en trois langues et eurent une influence considérable à travers l’Occident. On devine l’effet de cette phrase au sujet des Amérindiens : « Ils disent que le titre de Sauvages, dont nous les qualifions, nous conviendrait mieux que celui d’hommes, puisqu’il n’y a rien moins que de l’homme sage dans toutes nos actions. »


On peut soupçonner Lahontan d’idéaliser les autochtones pour mieux transposer dans les propos qu’il leur prête la critique qu’un esprit prévoltairien comme le sien fait lui-même de l’Europe. Mais Ouellet nous rappelle que d’autres explorateurs français des XVIIe et XVIIIe siècles aux idées différentes, tels Marc Lescarbot, Paul Le Jeune, François-Xavier de Charlevoix, Nicolas Perrot, émirent des jugements semblables.


Lahontan n’est pas le seul, à l’époque, à écrire sur le communisme naturel des Amérindiens : « On a beau leur donner des raisons pour leur faire connaître que la propriété de biens est utile au maintien de la société, ils se moquent de tout ce qu’on peut dire sur cela. » Il le fait toutefois avec un détachement unique, qui frôle l’ironie, pour insinuer qu’il est, au fond, insensé d’agir autrement.


Annonçant l’exaltation de l’innocence originelle que fera Rousseau dans son Discours sur l’inégalité (1755), les autochtones, vus par Lahontan, enseignent « que, les hommes étant pétris du même limon, il ne doit point y avoir de distinction ni de subordination entre eux ». Selon le mémorialiste clairvoyant, ils incarnent la sérénité sexuelle, car ils « n’ont jamais eu cette sorte de fureur aveugle que nous appelons amour » et se satisfont « d’une amitié tendre ».


On reproche au mouvement Idle No More de ne pas assez parler français. C’est pourtant dans cette langue que l’on a, pour la première fois, rendu à la culture qu’il défend un hommage très moderne.



Collaborateur

1 commentaire
  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 13 mai 2013 23 h 54

    Question

    Cette édition est-elle une reprise de la publication chez Bibliothèque du Nouveau-Monde ?