Danse avec Pascal Quignard

Isadora Duncan (1877-1927), pionnière de la danse moderne
Photo: Galilée Isadora Duncan (1877-1927), pionnière de la danse moderne

Né en 1948, enfant autiste, Pascal Quignard est un rêveur doté d’une mémoire peu commune. Sa pensée circule à rebours, silencieuse et critique, au-delà des effets de mode. Dans L’origine de la danse, l’écrivain aligne sa pensée critique et ses confidences.

Faudrait-il se priver de l’essayiste Quignard sous prétexte que le lire est exigeant ? Il s’est forgé un monde très étrange et imaginatif au contact du monde latin et de la psychanalyse. Sa notoriété repose sur une soixantaine d’ouvrages qu’on qualifie de majeurs.


Connu du grand public comme romancier, il a inspiré de beaux films avec ses romans Tous les matins du monde et Villa Amalia. Mais son style concis et piqué d’anecdotes livresques a mis les non-initiés à distance de Dernier royaume, dont huit volumes sont parus. D’autres s’en régalent, comme si des siècles de littérature se compactaient dans ses maximes de poète.


Cet écrivain allusif et éclectique continue donc d’enrichir son cabinet de curiosités. Combien de fragments d’histoire n’a-t-il pas collectionné ! À son lecteur patient et joueur, il propose ainsi de bâtir son propre puzzle.

 

De l’origine


L’origine de la danse commence par une rencontre avec la butôïste d’origine japonaise Carlotta Ikeda (venue à Montréal en 2003). Pour elle, il a écrit un texte, Medea, et l’a suivie au Japon. Un essai en a résulté. Admiratif du butô, Quignard s’y retourne vers ses secrets lovés : sa très petite enfance séparée des autres, muette. Ce mouvement corporel facilite ainsi une « rêverie en boucle », un rebondissement de son autobiographie, sensuelle, inédite.


L’essai séduit. Dans le « jadis » de son paradis perdu, dans sa langue et ses mythes, l’écrivain raconte sa première enfance, voluptueuse et taciturne, car c’est en autiste qu’il est entré dans le monde. Et s’il parle de lui, il nous inclut aussi.


Voici la « sortie du corps de l’autre », « de la nuit vers la lumière », l’art minimaliste du butô. Ces danseurs, enduits de la cendre d’Hiroshima, ont adopté les figures étranges des nourrissons. Ils miment « l’effroi et l’extase », dans leur danse expressive où le corps est joie, douleur, découverte, « motricité qui ne désire pas fuir », saynète de la vie et de la mort.

 

De danse et d’autisme


Quignard y glisse des contes percutants. Ici, c’est l’histoire d’un enfant qui ne veut pas vivre, là, la sienne, enfant qu’il a été, non-vivant, hostile à sa famille, refusant nourriture et conformité. Comme les danseurs de butô, il conçoit une sensorialité extrême, mémorisée comme « en amont du monde ». De là lui viennent ses hésitations phonétiques, traces mnémoniques qu’il traque dans sa passion de l’étymologie. Il fait danser sa langue.


Du texte, le lecteur retiendra un bonheur quasi béat : la fascination de Quignard pour le vivant. Cette « vie qui cherche à renaître au cours d’une motricité originaire », la danse, a quelque chose de prénatal, dit-il, que plombe la coordination difficilement acquise aux premiers âges : « danse perdue (dans le corps tombé, natal, désorienté, souillé, attiré, vagissant) lors de la nativité des enfants ».


Le corps foetal tremble encore du coït fondateur, formule-t-il, qu’il entre dans la danse des rotations, de l’expulsion, de l’émotion qui constitue notre premier voyage dans la vie et pour la mort. Et Carlotta Ikeda, dansant, se change en Médée. Mais si elle avive l’autiste en lui, il sait sortir de son corps refuge.


« La danse fait appel au corps silencieux qui habite toute la vie dans un corps qui précède. » L’autisme, « le non langage, le non visage, la non personne, le non désir, l’an-orexis », enserrerait délicatement le vivant plus longtemps. À la lenteur des plantes, il compare le « recroquevillement » du non-né. Mais une fois accouché, Quignard épouse la corrida, Shiva et Hijikata, Dostoïevski et Purcell, l’art rupestre. Ce « Dehors », c’est la véhémence de naître, chacun se livrant décontenancé et happé par la rotation solaire.


L’essayiste se glisse dans le rôle d’un thérapeute. Rien ne l’entrave ! Poète, il suit la ligne, l’espace, le blotti, le déplié. Son essai est une ellipse, un repos, un piège, un corps de mots qui dansent. Et sa victoire, sa réussite littéraire, c’est de passer outre à la normalité : « On garde toujours un enfant pour se venger. »


 

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