Le Montréal de Ladébauche selon Hector Berthelot

À Montréal, vers 1880, un intrigant substitue, pour mettre la main sur un trésor, un enfant à un autre qui vient de mourir. Il a, pour que l’on copie un tatouage sur l’imposteur, découpé, dans le cadavre, un morceau de la fesse gauche où se trouve cette marque distinctive : « un castor rongeant une feuille d’érable ». Dans son feuilleton Les mystères de Montréal (1879-1881), Hector Berthelot, journaliste et caricaturiste, fait du rire le scalpel qui fouille notre inconscient.

Que Ti-Pite, l’adolescent imposteur de 12 ans, « type du gamin de Montréal », se fasse vite passer pour un petit aristocrate de la rue Saint-Denis, qui, mort hier à quatre ans d’une grave maladie, aurait hérité d’une immense fortune, ce n’est rien. La mère du trépassé explique : « Sa maladie était une maladie de croissance. » Berthelot supplée à l’invraisemblance par un humour qui lui permet même de ne pas trop se perdre dans l’intrigue abracadabrante qu’il a concoctée.


Aujourd’hui préfacé par Gilles Marcotte, le roman oublié d’Hector Berthelot (1842-1895), publié sous le pseudonyme de M. Ladébauche, est enfin accessible grâce aux recherches de Micheline Cambron, qui en a établi et commenté le texte désinvolte. Comme le pensent les deux critiques, l’oeuvre du journaliste, chroniqueur humoristique et caricaturiste québécois regorge de saveur.


Quelque peu une parodie des Mystères de Paris (1842-1843), du Français Eugène Sue, elle recrée le pittoresque de Montréal au XIXe siècle, de la place Jacques-Cartier à la rue Saint-Paul et à la côte à Baron, des rues populaires Sanguinet et Ontario à la hautaine rue Sherbrooke. Le cordonnier Bénoni Vaillancourt, après s’être battu « en duel » à coups de poing avec Cléophas Plouf, conducteur de « p’tits chars », a séjourné à « l’Hôtel Payette » (la prison de la ville).


De nouveau libre comme l’air, il embrasse Ursule Sansfaçon, pour l’amour de qui il s’était bagarré avec son rival. Bouche contre bouche, les tourtereaux s’échangent une « bonne gomme d’épinette », si bien que Bénoni oublie que « la grosse picotte » a défiguré et rendu borgne sa dulcinée, dont la soeur cadette, Cunégonde, « travaillait dans le poil chez Dubuc, Desautels Cie ».


Soeur aussi de Ti-Pite, celui qui a volé l’identité du fils défunt de l’aristocrate dont elle est la domestique, Ursule perd beaucoup de ses illusions depuis qu’elle sait que Cléophas, qu’elle croyait célibataire, a une femme et qu’il est père de huit enfants. Celui-ci est également artiste : d’après le lambeau de chair qui lui a servi de modèle, il a reproduit le tatouage du jeune patricien disparu sur la fesse gauche de Ti-Pite, après lui avoir offert du porto mêlé à un puissant soporifique.


On a l’impression de lire une histoire écrite pour faire rigoler de grands enfants. Le Montréal où une misère bonhomme côtoie une opulence trop criarde pour ne pas être un peu factice suggère une réalité très nord-américaine qui n’arrête pas de renaître : le Far West urbain.


La chasse au trésor coûte la vie à Cléophas et à Bénoni, son meurtrier, que le tribunal condamne à la pendaison. On découvre que le véritable héritier de la fortune que l’on croyait destinée au petit aristocrate défunt est un autre patricien, qui va contribuer à élire, comme maire de Montréal, le fieffé conservateur Jean-Louis Beaudry, comme si la joyeuse liberté du Far West, cette supposée terre du progrès, tenait moins de la réalité que du rêve.



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