Littérature québécoise - André Major: entendre passer le vent

André Major a besoin d’un ailleurs, proche ou lointain, afin de pouvoir supporter l’ici. La campagne ou la ville, le Québec ou l’étranger, il lui faut ne serait-ce que la possibilité d’une évasion.
Photo: François Pesant - Le Devoir André Major a besoin d’un ailleurs, proche ou lointain, afin de pouvoir supporter l’ici. La campagne ou la ville, le Québec ou l’étranger, il lui faut ne serait-ce que la possibilité d’une évasion.

À la ville comme à la campagne, derrière les pages d’un livre ou à la barre d’une émission de radio, André Major a la parfaite figure d’un intranquille. Qu’il soit à Lisbonne, à Montréal ou à son chalet des Laurentides, en congé de soi-même, de la famille, des amis, ou du Québec, le présent ne lui suffit jamais longtemps.

Des déserteurs, des prêtres défroqués, des lecteurs et des voyageurs, l’oeuvre de cet écrivain né en 1942 à Montréal, longtemps réalisateur d’émissions culturelles à la radio de Radio-Canada, en est remplie. Lorsqu’on est écrivain, il y a aussi cent façons de « prendre le large » : lire, écrire, voyager en sont quelques-unes. Major les pratique toutes à la fois.


Son huitième roman, À quoi ça rime ?, donne la parole à un « écrivain défroqué », récemment veuf et bientôt sexagénaire, libéré de toutes ses obligations professionnelles, qui entreprend un voyage à Lisbonne pour y disperser les cendres de son oncle, y relire Pessoa et arpenter les petites rues de la ville blanche. Il emploie ses jours, avant de revenir à Montréal, à tenir à distance le fantôme de l’écrivain qu’il a été et à tracer les plans d’une cabane qu’il rêve de construire sur un terrain des Laurentides que lui a légué son oncle.


Une méditation sur le deuil, le vieillissement et l’engagement amoureux, entrecoupée de lectures de Hamsun, de Léautaud, de Kafka et (bien sûr) de Pessoa.


C’est en déambulant dans les rues de Lisbonne, où il a passé deux mois à l’automne 2011 pour y retravailler le troisième volume de ses carnets (Prendre le large : carnets 1995-2000, Boréal, 2012), qu’André Major a soudain eu l’idée d’une nouvelle dans laquelle un homme abordait le Tage avec une urne funéraire.


« Contrairement au roman, raconte-t-il en entrevue, la nouvelle est un genre qui n’exige pas un décrochage de la réalité aussi absolu. Et quand je suis revenu à Montréal, cette histoire me trottait encore dans la tête. C’était la première partie du roman, celle qui se déroule à Lisbonne. Pour ne pas laisser le personnage en plan, et un peu à mon corps défendant, je dois l’admettre, j’ai dû poursuivre l’écriture… »


Jour après jour, pendant tout l’automne et une partie de l’hiver, c’était aussi une façon pour André Major de prolonger son séjour à Lisbonne, même s’il était enfermé dans une chambre du quartier Ahuntsic. Cette nouvelle écrite au je s’est ainsi peu à peu transformée en tout un roman écrit lui aussi à la première personne - lui qui n’avait jamais écrit de roman à la première personne.

 

Retour aux sources


On retrouve dans À quoi ça rime ? Antoine, le protagoniste de L’hiver au coeur (Boréal, 1987). Sans trop forcer, on pourra aussi y voir le protagoniste sans nom de La vie provisoire (Boréal, 1995), un homme qui avait rompu les amarres du couple et s’était installé quelque temps dans une île des Antilles pour y ruminer des rêves de vie recluse et de recommencements.


Depuis, André Major avait en quelque sorte défroqué de la fiction. Il s’en était en partie expliqué dans ses carnets 1975-1992, Le sourire d’Anton ou l’adieu au roman (PUM, 2001, puis repris en poche chez Boréal en 2012). « Je ne tolérais plus d’avoir à transcrire la vision que j’avais de la réalité pour que celle-ci existe pleinement », dira Antoine dans le roman. L’auteur du Cabochon et des Histoires de déserteurs s’est lui aussi essayé à vivre sans recourir au « subterfuge des mots ».


« J’ai compris pourquoi je m’étais éloigné du roman, poursuit-il. On est complètement pris. On n’a plus de vie, on ne s’appartient plus. On appartient au récit, aux personnages. On y pense continuellement. C’est une expérience qui nous submerge. J’étais toujours préoccupé par ce que j’écrivais, il n’y avait plus de vacances intérieures. J’avais l’impression de vivre une vie monastique. »


Mais « l’adieu au roman » n’aura été que provisoire. En reprenant spontanément, près de trente ans plus tard, ce personnage d’alter ego déjà doté d’une trame existentielle et d’un univers qui lui est propre, André Major avait déjà un peu tracé la voie : « C’est un retour au roman, oui, mais pas au roman comme je l’avais pratiqué jusque-là. Entre temps, j’avais lu des écrivains comme W. G. Sebald. J’aimais ce sentiment d’incertitude qui nous promène entre le documentaire et l’autobiographique. Ça m’avait remué. Et je me souviens de m’être dit à l’époque que si jamais je revenais à la prose romanesque un jour, il faudrait que ça aille dans cette direction. »

 

Principe de dualité


À quoi ça rime ? est traversé de part en part par le motif de la dualité. L’homme public, « l’encabané ». Le romancier, le carnettiste. La solitude intérieure et l’idée du couple. Montréal, Lisbonne (ou même la Russie, autre porte de sortie féconde). L’ambivalence y règne. Major a besoin d’un ailleurs, proche ou lointain, afin de pouvoir supporter l’ici. La campagne ou la ville, le Québec ou l’étranger, il lui faut ne serait-ce que la possibilité d’une évasion. Pour ne pas étouffer. « C’est ce qu’a représenté pour moi Lisbonne, quand j’y repense. Une sorte d’issue de secours. »


« J’ai l’impression que cette dualité, confie encore André Major, elle est beaucoup aussi la mienne. Et chez Kafka, par exemple, que j’ai beaucoup relu ces derniers temps, il y a constamment ce tiraillement-là. C’est quelque chose que j’ai toujours connu, même enfant. L’été et les week-ends, on était souvent chez mes grands-parents à la campagne, et je n’ai jamais pu renoncer à ça par la suite, c’est devenu un besoin. En même temps, je suis constamment tiraillé et c’est comme si je n’arrivais pas à pouvoir faire le sacrifice d’une chose ou de l’autre. »


Même dans ses lectures, c’est une chose que l’écrivain arrive difficilement à contrôler, toujours plongé à la fois dans une oeuvre et dans une autre. Même déchirement pour Antoine, qui se demande à Lisbonne auquel des deux hétéronymes de Pessoa il ressemble le plus : au mélancolique Bernardo Soares ou au pastoral - et lumineux - Alberto Caeiro ? Peut-être même que ce tiraillement est le réel moteur de l’écriture ? « Si je n’avais pas cette dualité, confie Major, je serais peut-être tellement en accord avec moi-même que je n’aurais pas la moindre envie d’exprimer autre chose. Pour qu’il y ait harmonie, chez moi, j’ai besoin de satisfaire ces deux pôles, apparemment contradictoires, et qui sont peut-être en réalité indispensables l’un à l’autre. »


Drôle d’endroit pour échafauder des rêves de cabane à la Thoreau (ou à la Jean-Pierre Issenhuth). « Je voulais être seul, se dit Antoine dans le roman, entre autres raisons, pour entendre passer le vent, sans obéir aux injonctions du monde, aussi nombreuses que vaines, auxquelles succombent la plupart des gens terrifiés par la seule perspective de mourir. »


La sensation de Lisbonne


Bien sûr, on a parfois l’impression, ici et là, que l’auteur des carnets, habitué à commenter l’actualité et ses lectures, voulait sortir de la cachette où le romancier l’avait confiné. « Il fallait continuellement le garder en bride », reconnaît André Major. On pense ici à quelques tirades dédiées à « notre écrivain de la boursouflure », en qui certains lecteurs verront sans beaucoup d’efforts une allusion au barbu de Trois-Pistoles.


Contrairement à d’autres voyageurs facilement perdus dans le dédale de Lisbonne, Antoine n’y trouve rien d’autre, lui, que ce qu’il avait déjà imaginé, c’est-à-dire « un monde que mes lectures et mes rêveries m’avaient rendu familier, au coeur même de son étrangeté ».


Même chose pour son créateur, qui a cherché à incarner ses lectures au coin des rues bordées d’azulejos. « En relisant Le livre de l’intranquillité dans mon petit studio de Lisbonne, se rappelle Major, c’est comme si toutes les images devenaient tout à coup évidentes pour moi. Ça n’ajoutait rien aux mots, bien sûr, mais ça prenait la forme d’une sensation, d’une image concrète que je pouvais éprouver sur ma peau. En écrivant tôt le matin, j’avais même parfois l’impression de voir les mêmes choses vues par Pessoa. »


La brèche est-elle ouverte à nouveau ? Pour de bon ? « Il n’est pas impossible que je poursuive dans cette voie. Et si je continue à écrire de la fiction, ce sera sans doute de cette façon et sans doute aussi avec le même personnage. »

3 commentaires
  • Michel St-Pierre - Inscrit 11 mai 2013 08 h 53

    Prendre le large de l'intérieur

    Il me semble qu'André Major ne cesse de s'interroger, de se questionner sur sa façon d'écrire et qu'il devrait tout simplement écrire selon ses pulsions, ses besoins propres. J'ai l'impression à le lire, qu'il se regarde constamment écrire, se jugeant ou s'évaluant selon les auteurs qu'il admire et qu'il restreint ainsi sa créativité. Au lieu de s'éloigner pour écrire, il devrait prendre le large dans son imaginaire.

    • Suzanne Bettez - Abonnée 11 mai 2013 10 h 48

      À vous M. St-Pierre,

      Je ne connais pas beaucoup André Major (je n'ai lu que ses derniers carnets) mais je trouve votre commentaire tellement intéressant - en dehors d'André Major - que je le recopie volontier dans mes cahiers personnels, pour le relire de temps en temps. Votre invitation à prendre le large dans notre imaginaire est alléchante. Merci beaucoup.

      Suzanne Bettez, abonnée

  • Jean-Luc - Inscrit 14 mai 2013 16 h 17

    Salut !


    Salut à vous, père spirituel de Cabochon.

    Et tenez bon !

    Car le Québec que nous avons en tête, concitoyen, finira bien par finir de ne jamais survenir (pour paraphraser Miron).