Le rire de Claire Legendre, levier de l'Imagination

La romancière Claire Legendre vient de publier un nouveau roman, Vérité et amour.
Photo: François Pesant - Le Devoir La romancière Claire Legendre vient de publier un nouveau roman, Vérité et amour.
Née à Nice en 1979, la romancière Claire Legendre connaît une carrière fulgurante. Pensionnaire à la Villa Médicis en 2000, lauréate de la Fondation Hachette-Jean-Luc-Lagardère en 2004, elle a signé les romans Making-of, Viande, Matricule, L’écorchée vive et des nouvelles, Le crépuscule de Barbe-Bleue. Adepte de l’autofiction, après La méthode Stanislavski elle vient de lancer Vérité et amour, sis à Prague. Rencontre avec l’écrivaine, qui enseigne la création littéraire à l'Université de Montréal depuis 2011. Elle vient de publier un nouveau roman, Vérité et amour.
 
À dix-neuf ans, Claire Legendre publiait sa première fiction, Making-of (1998), un roman noir inspiré par Cassavetes et Coppola : «J’étais plongée dans le cinéma américain, je rêvais de construire un roman confié à plusieurs narrateurs. C’était un livre ambitieux!», raconte celle qui a fréquenté les célébrités de Cannes. «J’ai grandi dans un théâtre. Je suis montée sur les planches dès quatre ans, et à douze ans, c’était fini. J’ai déclaré à mon père, qui dirigeait un théâtre à Nice, que j’avais horreur de me produire en scène. Je voulais être écrivain. »
 
«J’ai écrit deux pièces de théâtre, puis j’ai étudié les textes fondateurs de la dramaturgie à l’université. Mais le théâtre n’est pas le moyen d’expression dans lequel je suis le plus à l’aise. Le roman m’est complètement naturel. J’ai étudié le théâtre pour ne pas m’ôter le plaisir du roman. Je ne lisais pas beaucoup dans ma jeunesse, mais j’ai toujours écrit.» Plusieurs de ses romans ont été adaptés à la scène. Nul doute que, de sa voix profonde et posée, surgissent aussi des personnages bien campés.
 
De la scène théâtrale aux voix imaginaires

Incandescent, brutal, son deuxième roman, Viande, s’articule autour de sa chair de femme. «J’aime écrire des romans de deux sortes: il y a ceux de l’extériorité et ceux de l’intimité, mais ils n’apparaissent pas toujours ainsi aux critiques et aux lecteurs. Par exemple, le premier après que Grasset m’a approchée, Viande, m’a valu de grands chocs. On s’est déchaîné sur ce livre! Ne m’a-t-on pas assimilée aux écritures de l’abject? Je n’avais que vingt ans. Il est vrai que je lisais Bataille. C’est une histoire de viol, mais c’est avant tout celle d’un ressenti personnel, intime, violent, dans le contexte fantastique d’une histoire de femme à qui il pousse un pénis.» 
 
Legendre affectionne une langue directe et crue, qui va du crime au fait divers, mais qui dit aussi une relation profonde à soi. La méthode Stanislavki, en 2006, ouvre ce champ personnel, entre fantasme et drame collectif. Écrit après sa résidence à la Villa Médicis, il met en question, par un crime survenu parmi des acteurs, la relation entre le jeu et la réalité. Quels sont ces mots qui tuent et ceux qui ne font que jouer avec le feu? Elle enseigne alors le théâtre à l'Université de Nice et trouve des réponses, souvent drôles. Elle écrit: «Stanislavski parle de ces micro-événements, ces incidents qui surgissent sur la scène, parfois, et qui introduisent une part de réalité… Vous savez, quand on se casse la gueule, par exemple… Ce genre d’imprévu opère une fusion entre le jeu et la vraie vie.»  
 
Dans L’écorchée vive (2009), la troisième personne réapparaît : «Tous mes livres portent une forte empreinte du corps. C’est une question de femme. Ce roman est dur, parce qu’il parle de la peau greffée, cicatrisée, fragile enveloppe de l’image.» Fascinante douleur que ce rapport aux yeux de l’autre. 
 
Se sentir exige de se décaler: l’ironie gagne. Son écriture se transforme, intègre son expérience tchèque. «J’ai vécu trois ans à Prague. Je m’y suis sentie d’abord terriblement mal, puis j’ai eu très mal de quitter cette ville. Là j’ai découvert les “expat”, l’arrogance française, et j’ai appris des Praguois ce qu’est l’empathie. J’ai aussi compris la richesse de ma langue, de ses expressions imagées.» 
 
Avec Vérité et amour (Grasset, 2013), elle inscrit son souffle long de romancière dans l’autofiction, incisive, métissant la satire à l’invention. «Je ne suis pas le personnage féminin, mais j’ai vécu la traversée du fantasme que représente Roman Svoboda dans le roman, dont le nom signifie “liberté” en tchèque. L’héroïne ne sait pas comment se déprendre de la sentimentalité. “Vérité et amour”, c’est un slogan tchèque, à la manière littéraire tchèque. Nul mieux que Kundera pour savoir rire tout en posant les bonnes questions.» 
 
Ce roman, désabusé, rappelle un certain Houellebecq. Mais si Claire Legendre dit ne pas savoir ce qu’est créer, c’est parce qu’écrivant à même sa vie, elle y intrique les joies et les désirs inassouvis, sans rien idéaliser: ni la langue, ni les rencontres, ni les passions, ni les leurres. La fin surgit à Montréal: peut-être y peut-on toujours aimer?

 
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