Les écrivains du Québec en Haïti

C’est une première historique. Depuis mercredi dernier et jusqu’au 8 mai, 22 écrivains du Québec investissent Port-au-Prince pour célébrer les Rencontres québécoises en Haïti. Foire du livre, conférences dans les écoles, débats, soirées de poésie… la littérature québécoise, quasi absente jusqu’à maintenant dans ce pays, est accueillie à bras ouverts par une population avide de culture, d’échanges.


L’idée, un peu folle au départ, d’amener le Québec en Haïti par le biais de ses écrivains, a germé dans la tête de l’auteur et éditeur Rodney Saint-Éloi, dans la foulée du tremblement de terre du 12 janvier 2010, qu’il a vécu de l’intérieur. Quand, en novembre de la même année, ce Montréalais né en Haïti a constaté l’accueil chaleureux réservé à l’importante délégation d’écrivains haïtiens au Salon du livre de Montréal, une petite lumière a jailli en lui: pourquoi pas l’inverse? «Je me suis dit qu’il fallait poursuivre le dialogue et faire en sorte que la littérature québécoise rayonne en Haïti», indique-t-il.


Cette ouverture à l’autre et ce goût de l’échange correspondent en tous points à la mission qu’il s’est donnée il y a 10 ans en fondant à Montréal la maison d’édition Mémoire d’encrier. Auteurs haïtiens, québécois, amérindiens, mais aussi africains: la maison se veut un carrefour des cultures où les imaginaires se rencontrent. «J’ai pensé que la meilleure façon de célébrer le dixième anniversaire de Mémoire d’encrier était d’organiser ces Rencontres québécoises en Haïti», précise Rodney Saint-Éloi. Il a convaincu divers organismes culturels québécois tels la SODEC de monter dans le bateau et s’est adjoint en Haïti des partenaires du milieu du livre. «J’ai peine à croire que nous y sommes arrivés, reconnaît-il. Mais pour moi, ce n’est que le début de l’histoire, l’idée étant de mettre en place un circuit de distribution des livres québécois en Haïti et de créer un système permanent d’échanges.»


Pour lui, il est temps d’en finir avec le vieux colonialisme, qui fait que les écrivains québécois doivent passer par la France pour être reconnus en Haïti et ailleurs dans le monde: «Il faut créer nos propres réseaux en périphérie, et faire en sorte que ce qui est excentré devienne le centre de nos préoccupations, dans un contexte de fraternité.»


Éditeurs, libraires, organisateurs d’événements littéraires et autres personnes impliquées dans le milieu du livre au Québec accompagnent la délégation d’écrivains, parmi lesquels on retrouve Louise Dupré, Michel Vézina, Joël Des Rosiers, Élise Turcotte, India Desjardins, Joséphine Bacon, et Dany Laferrière, qui préside ces Rencontres. «Je rêvais depuis longtemps d’un événement comme celui-là, s’enthousiasme l’auteur de L’odeur du café. Depuis le temps que je parle d’Haïti aux Québécois, je peux maintenant parler du Québec aux Haïtiens.»


Jeudi dernier, lors d’une tournée dans les écoles de Port-au-Prince, il s’est rendu avec d’autres écrivains au collège Canado-Haïtien, fondé en 1969 par les Frères du Sacré-Coeur, où il a fait ses études secondaires, tout comme Rodney Saint-Éloi. La bâtisse d’origine ayant été lourdement endommagée par le tremblement de terre, on a déménagé l’institution. Mais Dany Laferrière a retrouvé dans les yeux des quelque 200 filles et garçons rassemblés la même fébrilité qui l’habitait adolescent. «Ça pétille dans leur tête. Je le sais, je les connais : je suis l’un d’eux.» Il leur a parlé des liens qui unissent le Québec et Haïti, «deux grandes nations francophones en Amérique du Nord, deux sociétés qui fondent leur identité sur la culture», a-t-il insisté.


Devant ces jeunes tétanisés, il a aussi raconté comment, parti d’Haïti en 1976 pour fuir le régime de Duvalier, il est devenu écrivain à Montréal, après avoir exercé de petits métiers. Quand on lui a demandé ce qu’était l’inspiration, il a indiqué qu’il suffisait parfois de regarder autour de soi: «Les gens qui vous entourent peuvent devenir des personnages, le lieu que vous habitez peut nourrir votre imaginaire et celui des lecteurs», a-t-il glissé.


Devenir écrivain


À la question «comment devient-on écrivain?», il a répondu par cette phrase sortie de son plus récent ouvrage, Journal d’un écrivain en pyjama, dont près d’un millier d’exemplaires a été distribué gratuitement en Haïti : «Il faut écrire jusqu’à n’avoir plus peur d’écrire.» Ce à quoi le poète Émile Martel, diplomate culturel de carrière et président de P.E.N Québec, organisme qui défend la liberté d’expression et prend parti pour les écrivains persécutés à travers le monde, a rétorqué: «Il faut lire, et lire encore. L’écriture passe d’abord par la lecture.» Pour lui, il s’agissait de semer une étincelle chez ces jeunes: «Un jour, ils se rappelleront peut-être la premère fois qu’ils ont vu un écrivain en personne, et ils retiendront sans doute une phrase ou deux qui les inspireront.» L’éditeur Robert Giroux, quant à lui, a prié les écrivains en herbe de ne pas se montrer trop pressés de publier. Le fondateur des éditions Triptyque et de la revue de création Moëbius leur a conseillé de tenter d’abord l’expérience en envoyant de courts textes dans des revues, qu’elles soient haïtiennes ou québécoises.


Dans une autre école de Port-au-Prince, l’auteure jeunesse India Desjardins rencontrait des adolescentes qui, pour beaucoup, avaient lu sa populaire série de romans Le journal d’Aurélie Laflamme. «C’est réjouissant de voir que les jeunes réagissent tous de la même façon, avec la même émotion, que ce soit au Québec, en Italie ou en Haïti. Ça montre à quel point la fibre humaine est la même partout. Mais en Haïti, les livres sont d’autant plus appréciés qu’ils ne sont pas considérés comme des objets de consommation jetables : on leur accorde ici une sorte de caractère sacré.» Une jeune Haïtienne a reproché affectueusement à l’écrivaine d’avoir «tué» son héroïne, après huit tomes. «Ça m’a remuée, j’en ai eu les larmes aux yeux», confie-t-elle.


Depuis la soirée d’ouverture des Rencontres sur le thème du chaud et du froid, mercredi dernier, plusieurs écrivains québécois ont rendu hommage aux écrivains haïtiens installés au Québec, saluant leur courage, leur détermination. Le nom d’Émile Ollivier, décédé en 2002, est l’un de ceux qui sont revenus le plus souvent. «Il a injecté de la chaleur et du soleil dans la littérature québécoise, tout en participant à ce grand mouvement d’ouverture à l’autre qui s’est accentué au cours des années 1980», a lancé le poète et essayiste Pierre Nepveu, essaimant son discours, par contraste, de citations de Gaston Miron et de Fernand Dumont, sur la froidure, le bois qui craque en hiver.


On a aussi souligné par un événement hommage l’apport au Québec du géographe et auteur Georges Anglade, mort lors du séisme de 2010 avec sa femme Mireille. Il était le fondateur de P.E.N Haïti, qui entretient des liens serrés avec P.E.N Québec. Les deux organismes ont collaboré pour mettre sur pied récemment à Port-au-Prince une maison des écrivains qui porte le nom de Georges Anglade, justement.


Le cas Frankétienne

Il y a ceux qui sont venus enrichir notre paysage littéraire, il y a ceux qui sont restés envers et contre tout en Haïti, malgré la dictature, la pauvreté. Frankétienne, qui a bâti une oeuvre monumentale comme on fait acte de résistance, est considéré comme le plus grand écrivain vivant de son pays. «Il ne s’est pas contenté d’écrire, il peint », a fait remarquer Dany Laferrière lors d’une réception dans la grande maison à étages du fougueux artiste de 77 ans. Cette demeure, Frankétienne l’a reconstruite après le tremblement de terre et l’a transformée en maison musée. Sur tous les murs, des tableaux de lui, et, à même les structures de sa résidence, des oeuvres qu’il a directement intégrées. «C’est un génial mégalomane», dit de lui Rodney Saint-Éloi, qui le considère comme son père spirituel.


«Il faut briser cette vision stéréotypée d’une Haïti de merde qui ne peut donner que de la merde», a insisté Frankétienne devant la délégation québécoise. Celui qui a été le premier ministre de la Culture en Haïti a conclu son allocution ainsi: «Ne craignez pas pour Haïti, elle s’en sortira, parce qu’elle est une virtuose du désastre.»


Le ministre québécois de la Culture et des Communications, Maka Kotto, est attendu le 4 mai pour participer à ces Rencontres québécoises en Haïti. Il a déjà fait savoir par voie de communiqué que ce serait pour lui l’occasion de «consolider durablement» les liens de coopération culturelle entre le Québec et Haïti.


Ce reportage a été réalisé dans le cadre des Rencontres québécoises en Haïti.