L’affaire des caricatures de Mahomet dans Libé et Le Devoir

Lélia Névert constate que Le Devoir, dans ses caricatures, a mis l’accent sur la dimension éthique des caricatures et le respect des croyances.
Photo: Garnotte Lélia Névert constate que Le Devoir, dans ses caricatures, a mis l’accent sur la dimension éthique des caricatures et le respect des croyances.

Il n’est pas mauvais que les journalistes, parfois, passent au crible de moins pressés qu’eux. Prenez l’affaire des caricatures de Mahomet, qui a culminé en février 2006, après que le journal danois Jyllands Posten eut publié, quatre mois plus tôt, 12 caricatures du prophète jugées blasphématoires par une majorité de musulmans. Cette série de caricatures engendra partout dans le monde des réactions de condamnation et des manifestations parfois très violentes dont les effets perdurent encore, notamment en France, avec les provocations répétées du journal satirique Charlie Hebdo.

Lélia Nevert, spécialiste en histoire et en communication qui se concentre sur la place de la religion dans les médias, a voulu savoir comment deux quotidiens influents et indépendants considérés comme des institutions dans leur société, Libération et Le Devoir, ont traité cet événement, étant donné que, selon elle, ces deux journaux de référence sont « équivalents » du point de vue de leur lectorat et de l’importance qu’ils accordent aux débats politiques.

Les résultats de sa recherche, qui viennent d’être publiés dans un ouvrage intitulé Les caricatures de Mahomet entre le Québec et la France, montrent bien que les médias de deux pays peuvent interpréter le même événement de façon bien différente, mettant ainsi en relief certains traits sociaux et culturels de leur société.

Dans le cas des caricatures de Mahomet, l’auteure conclut, après avoir décortiqué tous les titres, articles, éditoriaux et photos parus en février 2006 dans les deux quotidiens, que « Libé » s’est montré surtout préoccupé de la primauté de la liberté d’expression sur la liberté religieuse dans une société laïque, alors que Le Devoir a mis l’accent sur la dimension éthique des caricatures et le respect des croyances.

Libé, quotidien de tradition gauchiste dans un pays habité à cette époque par plus de deux millions de musulmans, traite cette crise internationale pratiquement comme une affaire intérieure qui risque d’avoir des répercussions à court terme en France. Le Devoir, qui ne s’est affranchi que relativement récemment de sa longue tradition religieuse, traite, lui, cette affaire comme un phénomène extérieur et sans danger imminent pour la société québécoise, ce qui peut s’expliquer en partie par le fait que les 160 000 musulmans du Québec ne formaient en 2006 qu’à peine 1,3 % de la population.

Deux visions

Après avoir détaillé l’espace et le nombre de mots et de photos consacrés à la crise des caricatures, l’auteure note entre autres que, parmi les contributions de l’extérieur, Libé a surtout fait appel à des experts (sociologues ou juristes), tandis que Le Devoir a favorisé les témoignages de représentants religieux.

En ce qui concerne l’utilisation des photos, Libé joue presque exclusivement la carte polémique en illustrant protestations et manifestations violentes, jouant de prudence dans la représentation de la religion. Au contraire, les photos publiées dans Le Devoir insistent fortement sur la dimension religieuse de cette crise, usant même, selon l’auteure, de « pathos » pour influencer les lecteurs. Elle donne l’exemple de photos montrant un enfant brandissant un Coran ou des musulmanes en colère. Au Devoir, conclut-elle, « c’est la mise en scène du religieux qui est magnifiée ou dramatisée », alors que Libé « s’y aventure faiblement ».

Enfin, analysant les éditoriaux consacrés à ce sujet, l’auteure souligne là encore que, pour Libé, la défense de la liberté d’expression doit prévaloir « malgré les limites que la morale et le respect imposent ». La dimension religieuse et spirituelle de la crise est laissée de côté. Le Devoir, lui, appuie sur l’importance de la religion dans la société, notamment sur le respect des croyances dans un contexte multiculturel. La question de la liberté d’expression y apparaît comme secondaire.

Ouvrage universitaire destiné d’abord aux enseignants et étudiants en communication, Les caricatures de Mahomet entre le Québec et la France contribue indéniablement à éclairer la question de la culture et de l’idéologie des médias, qu’on ne saurait séparer des sociétés dont elles sont à la fois solidaires et critiques. Un tel ouvrage a cependant le défaut de tenir peu compte des contraintes concrètes à l’intérieur desquelles s’exerce le métier de journaliste dans chacun des quotidiens étudiés.

Les caricatures de Mahomet entre le Québec et la France

Lélia Nevert, Presses de l’Université du Québec, Québec, 2013, 231 pages