Spirou, un p’tit jeune de 75 ans

Spirou et son ami Fantasio
Photo: Agence France-Presse (photo) Spirou et son ami Fantasio

L’impertinence, c’est aussi ça : aujourd’hui même, le plus célèbre groom de la bande dessinée, Spirou, tout comme le célèbre journal qui porte son nom fêtent en choeur leurs 75 ans d’existence. Or, à Montréal, c’est seulement dans un mois et demi que les fidèles de la publication dédiée au 9e art, à la création et à la douce insolence vont pouvoir prendre la pleine mesure de ce double anniversaire, en feuilletant l’édition hebdomadaire de circonstance, sortie ce mercredi en Europe et consacrée à ces « septante-cinq ans de groomeries », comme on dit en Belgique.

C’est la faute du transport en bateau entre les deux continents, qui depuis des années crée cette incohérence temporelle entre la publication et ses lecteurs, une sorte de voyage dans le temps forcé, chaque semaine, un « effet Z », quoi - Z pour Zorglub, le savant fou qui depuis des lunes pimente les aventures de Spirou -, et qui, à l’autre bout du fil, fait soudainement rire Frédéric Niffle, rédacteur en chef depuis cinq ans du journal Spirou.


« C’est un problème qu’on essaye de régler, lance-t-il. Mais c’est compliqué. Il faut s’assurer que le journal arrive vite au Canada, mais également à un prix accessible », ce que l’avion ne permet pas. Un prix populaire, familial et ludique aussi, à l’image de ce navire amiral du 9e art que les éditions Dupuis ont mis au monde, avec un personnage désormais culte de la bédé qui, de toute façon, ne déteste pas voyager en bateau.


Ce mode de transport est dans l’ADN du sympathique groom, qui fait son apparition pour la première fois en 1938, un 21 avril, en couverture de ce qu’on appelait à l’époque Le journal de Spirou. Le bédéiste français Robert Velter, Rob-Vel pour les intimes, lui donne corps, à l’invitation de l’éditeur et imprimeur belge Jean Dupuis qui, à l’aube d’une deuxième grande guerre, rêve d’une publication divertissante et éducative pour la jeunesse francophone européenne. Son géniteur avouera un jour avoir puisé dans son passé de groom sur les navires transatlantiques pour façonner son héros.


« À l’époque, raconte M. Niffle, les comics américains sont très présents sur le marché belge [par l’entremise de journaux français spécialisés dans les récits en images] et Dupuis n’aime pas ce genre, ni les valeurs qu’il véhicule. Il veut moraliser la jeunesse, lui donner quelque chose de mieux, d’un peu plus catholique [un trait marquant de Dupuis] », et finalement de plus respectueux, à l’image d’un chasseur, propre, fait de lignes claires, souriant et ludique, placé devant les portes tournantes du Moustic Hôtel.


Un développement durable


La vision a finalement porté loin. Des grands périodiques qui ont fait rayonner la bande dessinée franco-belge, Spirou est, à 75 ans, le dernier encore debout. Le Journal de Tintin ou Pif Gadget - abstraction faite de son retour manqué en 2004 - se sont éteints en 1993. Pilote, lui, a retiré ses mains du volant en 1989.


Thierry Tinlot, qui a présidé à la destinée du journal dans ces années difficiles où les fermetures se succédaient, sait très bien pourquoi le « monument national » n’a jamais vraiment vacillé. « Spirou n’a jamais été un espace de promotion, mais plutôt de création, a-t-il indiqué plus tôt cette semaine au Devoir. On n’a jamais cherché à plaire, à être consensuels, et c’est cette conjoncture qui a permis la naissance dans les pages de ce journal de plusieurs personnages marquants », dont l’impertinence séduit, comme celle de Gaston Lagaffe.


L’improbable héros se montre la binette une première fois dans le numéro 990 - Fantasio, un autre personnage issu du journal, parle de lui comme d’un « héros sans emploi » -, allongeant du coup une liste bien longue et étourdissante de figures marquantes du 9e art étant passées par là avant d’aller plus loin. On nomme à la volée : Lucky Luke, les Schtroumpfs, apparus dans un récit de Johan et Pirlouit, Natasha, le Scrameustache, Tif et Tondu, mais aussi, plus récemment, Kid Paddle, Cédric, Les Femmes en blanc, Soda ou encore Les Nombrils, imaginés par Marc Delafontaine et Maryse Dubuc dans la région de Sherbrooke et propulsés partout dans la francophonie par ce drôle de véhicule fait de papier glacé. Ils sont les premiers auteurs du Québec à se retrouver là. « Quand on nous a annoncé que nos planches allaient être publiées dans Spirou [en 2005], on s’est pincés pour y croire, a raconté cette semaine Mme Dubuc. Même si c’est quelque chose de loin pour nous, que l’on connaît moins bien que les petits Belges, Spirou, c’est un journal mythique. »


« Les Nombrils, ce sont de grandes vedettes du journal, résume M. Niffle. Delaf et Dubuc réussissent très bien à observer leur époque », perpétuant du coup une tradition dans ce journal, sans doute à l’origine de sa pérennité. « Depuis 1938 jusqu’à aujourd’hui, en passant par Mai 68, les années 80, le début d’un autre millénaire, Spirou a toujours eu des auteurs qui ont été les témoins de leur époque. » Ils vont d’ailleurs continuer de l’être, dès le 23 avril prochain, par l’entremise d’une application pour tablette numérique, la « Spirou Z », en hommage à Zorglub, encore lui.


« Ce n’est pas une transposition du journal pour iPad, précise M. Tinlot, qui a travaillé un peu sur cette mutation. C’est autre chose, un complément au journal », qui nous amène ailleurs tout en restant au même endroit, et ce, sans menacer l’existence du journal en format papier, que les obsessions du consommateur ordinaire de bédé, souvent un collectionneur compulsif et maladif, devraient maintenir en vie encore longtemps. « Nous avons toujours des numéros spéciaux avec des cartes à collectionner, des livres à monter soi-même très appréciés de nos lecteurs, résume M. Niffle. On ne peut pas faire ça sur des tablettes. »


D’ailleurs, les célébrations du 75e ne sont pas encore terminées que déjà des lecteurs se feraient entendre pour réclamer des informations sur le contenu du numéro 4000. « C’est un numéro attendu, poursuit le rédacteur en chef, qui va être publié seulement en décembre 2014. » Une impatience qui va vraiment finir par nous faire croire qu’un savant fou, capable de manipuler l’espace, le temps et les cerveaux, est peut-être derrière cet attrait qui dure depuis trois quarts de siècle maintenant.


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Spirou vu par Michel Rabagliati

« Spirou a été pour moi une source de réconfort, un univers qui m’a mis à l’abri du monde ennuyeux des adultes. Je n’étais pas abonné à ce journal, mais j’allais le chercher chaque samedi matin à la tabagie du coin. Souvent, j’arrivais avant le propriétaire, avant le distributeur aussi, pour voir la pile de revues ficelées se faire déposer devant la porte et dans laquelle se trouvait mon journal. C’était comme un rituel, une religion, certainement le plus beau moment de ma semaine d’enfant. Je commençais toujours par scruter la couverture avant de plonger dedans en essayant de garder la page de Gaston Lagaffe (ma préférée) pour la fin, pour le dessert, ce que je n’arrivais jamais à faire, son pouvoir d’attraction étant trop fort sur moi ! Franquin était pour moi un dieu (et il l’est encore). Mes personnages préférés étaient ceux qui n’étaient pas dessinés de façon réaliste : Spirou, Lagaffe, Sammy, Génial Olivier, Boule et Bill, Sophie, Les petits hommes, Les tuniques bleues, etc. Les personnages comme Archie Cash, Jess Long ou Don Bosco n’arrivaient pas à capter mon attention. Je suppose qu’ils étaient trop réalistes, donc trop près de la vraie vie ! »
1 commentaire
  • Patrice Lignelet - Inscrit 21 avril 2013 14 h 17

    Spirou au Québec

    ... Pourquoi DUPUIS ne fait-il pas imprimer Spirou localement au Québec, en envoyant les fichiers d'impression à l'imprimeur ?...
    ça économiserait les frais de port, l'abonnement pouvant être "légèrement" plus cher qu'en Europe pour compenser ces frais d'impression séparée...
    ... à moins que les chiffres de diffusion ne le justifient pas, bien sûr...