Bédé - Philémon, un dernier petit tour

Sacré Fred ! Il aura vraiment cultivé l’art de la déconstruction, de l’absurde, de la poésie délicatement subversive et surtout de la surprise, par la remise en question des codes narratifs du 9e art, jusqu’à la toute dernière page. Au sens propre.
 
Il faut se rendre au bout de la 16e aventure de Philémon, Le train où vont les choses (Dargaud), qui paraît sur le marché au Québec quelques jours à peine après le décès de son géniteur, pour mesurer la détermination et la constance de ce jardinier de l’imaginaire. Et surtout pour ne plus pouvoir douter d’une cruelle fatalité : cet album est présenté comme « l’ultime voyage de Philémon ». Pas pour rien.
 
Impossible d’en dire plus. Alors, revenons au début de cet « ultime voyage » qui démarre dans la boucane nauséabonde provenant d’une « lokoapattes » échouée dans un marais. C’est bien sûr la faute du chauffeur Bougon, Joachim Bougon, qui, en s’assoupissant, a forcément cessé de la nourrir avec ses folles rêveries, carburant de cette machine improbable à la fonction cruciale dans l’univers de Fred : c’est elle qui tire le train où vont les choses. Et bien sûr, si rien n’est fait pour la remettre sur ses rails, il y a comme un équilibre précaire dans le récit qui pourrait être menacé.

Constance, disions-nous ? En posant le point final des aventures de Philémon, Fred renoue ici, en passant par un coup de crayon reconnaissable parmi mille et un scénario à l’espièglerie savoureuse, avec l’absurde mis en case, absurde dont il a posé les premières bases en 1965 dans les pages du magazine Pilote. En 1972, Le naufragé du « A » a donné l’envol à cette série, désormais culte, qui a marqué l’imaginaire de milliers d’enfants — y compris ceux qui résident encore dans certains adultes — dans la francophonie et ailleurs. Petite didascalie : il n’est d’ailleurs pas bête de le relire.
 
Terriblement décalée, portant avec la même légèreté ce regard profond sur la condition humaine, sur les paradoxes nourris par le vivre ensemble et le vivre avec soi, exposant aussi quelques vérités — « Quand on va n’importe où, on finit par aller nulle part » —, cette sortie de mythe se présente autant comme une bonne paire de chaussons confortables que comme le testament d’un créateur génial qui, en près de 60 ans de carrière, a réussi à contrôler, à façonner sa folie pour mieux la partager avec le reste du monde. Un testament tracé pas très loin des lettres qui écrivent les mots « océan Atlantique », qui va rendre crédule quelqu’un qui historiquement ne l’était pas, qui évoque l’onirisme, l’engagement, et auquel on ne peut finalement reprocher qu’une seule chose : un nombre de pages certainement trop limité au regard des 26 années qu’il a fallu attendre depuis Le diable du peintre, l’aventure précédente, pour en arriver là.
 
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ILS ONT DIT

Le monstre sacré a inspiré les grands. En marge de la double sortie, celle de l’album Le train où vont les choses (Dargaud) côté librairie et celle du bédéiste, Fred, côté « paradis », plusieurs grands noms de la bédé contemporaine ont accepté de se souvenir…
 
J’ai passé ma jeunesse à lire les aventures de Philémon. Fred fait partie des auteurs “à part” ; son dessin est inimitable et l’univers magique qu’il a développé ne se retrouve que chez lui. Il n’a pas fait école, car il est unique en son genre. À chaque nouvel album, je me replonge dans cette drôle de poésie sans en comprendre toutes les subtilités. Cette œuvre garde toute sa fraîcheur et sa force.  

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Guy Delisle, auteur des Chroniques de Jérusalem (Delcourt) et du Guide du mauvais père (Delcourt)
 
Fred m’a ouvert une porte, une de ces portes qu’on ne peut plus refermer tant elles donnent sur les possibilités infinies de la bédé. Si Philémon pouvait dompter des pianos à queue, Jérôme Bigras allait pouvoir apprivoiser des tondeuses à gazon, plonger dans des laveuses et trapper le passeur de circulaires. Avec Fred, l’humour absurde se marie à la poésie, comme Raymond Devos, comme Sol. Drôle, intelligent et lyrique à la fois. Fred m’a initié au jeu formel en enjambant le cadre des cases, en sortant des pages, en réinventant la lecture même de la bédé. Le fond du trou [dernière aventure de Jerôme Bigras] aurait pu lui être dédié.

Jean-Paul Eid, auteur des Aventures de Jerôme Bigras (La Pastèque) et des Naufragés de Mémoria (Les 400 Coups).
 
Dans les années 60 et 70, dans le journal Pilote, il y avait Philémon ! Philémon, son maillot rayé, ses pieds nus, sa mèche rebelle et son âne… Et dans le même Pilote et à la même époque, il y avait dans la Rubrique-à-Brac de Gotlib un personnage moustachu au nom aussi grec qu’improbable : Othon Aristidès (Frédéric Théodore). J’ai été enchanté d’apprendre que cet Othon Aristidès là n’était nul autre que Fred, l’auteur dudit Philémon ! On nous dit que Fred est mort, mais je n’en crois rien ; un auteur devenu lui-même un personnage ne peut qu’être devenu immortel par les deux bouts.

Jean-Louis Tripp, coauteur de la série Magasin général (Casterman)
 
J’ai rencontré Fred en 1992. C’était l’imagination de Salvador Dalí dans le corps de Félix Leclerc. Avec sa grosse moustache et ses yeux pétillants, il avait ce côté plus grand que nature qui sautait immédiatement aux yeux. Fred était une sorte de poète surréaliste de la bande dessinée. Il y a dans son œuvre un regard d’enfant qui refuse de grandir doublé d’un goût démesuré pour l’extraordinaire. Il était capable de faire entrer la magie dans la tête de ses lecteurs, et ça, c’est un don incroyable.

Philippe Girard, auteur de Rewind et de La mauvaise fille (Glénat Québec)

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