Où sont les femmes?

« L’histoire, réalité ou connaissance, a toujours été masculine : elle ne s’est intéressée qu’aux activités culturellement assignées aux hommes, écrit Micheline Dumont. Cette histoire est foncièrement patriarcale. Ce n’est que depuis un siècle environ que des femmes ont réalisé que cette histoire était partielle et partiale, puisqu’elle oblitérait la moitié de l’humanité. » Cette prise de conscience, toutefois, reste confinée aux milieux féministes. « On continue, constate avec dépit Micheline Dumont, d’écrire la majorité des livres d’histoire comme si les femmes n’existaient pas, comme si de nombreux travaux en histoire des femmes n’avaient pas été produits. »


L’historienne retraitée de l’Université de Sherbrooke revendique fièrement son féminisme. Elle a consacré toute son oeuvre au combat visant à « introduire les femmes dans l’histoire de chez nous » et avoue être « passée de l’enthousiasme au découragement ». Récemment, par exemple, elle critiquait L’histoire du Québec pour les nuls (First, 2012) de l’historien Éric Bédard, en notant qu’« il faut chercher beaucoup pour trouver des informations sur la moitié de la population » dans cet ouvrage.


Dans Pas d’histoire, les femmes ! Réflexions d’une historienne indignée, Micheline Dumont a regroupé plusieurs de ses textes motivés par sa colère devant cette mise à l’écart de « l’analyse féministe de l’histoire », devant ces rappels historiques qui « oblitèrent la réalité des femmes ». L’historienne est savante, a du nerf et signe ici un essai mordant qui montre que « l’histoire des femmes est un enjeu politique ».


Nationalisme et féminisme


Est-il acceptable, écrit-elle, que l’on ne retrouve que deux femmes (Ferretti et Légaré) dans le second tome de l’Histoire intellectuelle de l’indépendantisme québécois (VLB, 2012), qui couvre une période (1968-2012) pendant laquelle « les féministes ont été fort actives sur la scène politique », au sein même du mouvement souverainiste ?


Il est vrai que les rapports entre l’histoire nationale et l’analyse féministe ne vont pas sans tension. Ce sont les Patriotes, en effet, « qui ont ôté aux femmes le droit de vote qu’elles détenaient depuis 1791 ». Dans la première partie du XXe siècle, la femme, dans le discours nationaliste, est essentiellement la dévouée mère faiseuse d’enfants, et ce, même si « le taux de fécondité diminue au Québec depuis 1850 ». Dans les années 1960, un féminisme radical répond au nationalisme radical, « profondément sexiste », selon l’historienne Stéphanie Lanthier. Il importe donc de prendre en considération le fait que « les femmes pourraient avoir un rapport différent à l’identité nationale que celui des hommes » et d’en tenir compte dans l’écriture de l’histoire.


Dumont analyse aussi le discours sur le féminisme du magazine L’Actualité (1960-1996) et des revues Cité libre et L’Action nationale (période de la Révolution tranquille) et conclut qu’il véhicule un sexisme fondé sur « un universel masculin, […] l’invisibilisation [sic] des actions politiques des femmes, […] un recours systématique à une conception masculine de l’ordre social et de l’identité collective ». On continue, par exemple, de dire que le droit de vote a été accordé aux femmes, alors qu’elles l’ont obtenu de haute lutte.


Même aujourd’hui, l’analyse féministe, riche de 150 ans de lutte et de réflexion, est négligée. On attribue notamment le décrochage scolaire des garçons à la féminisation du personnel des écoles et au règne des valeurs féminines. Pourtant, le personnel des écoles primaires est majoritairement féminin depuis le milieu du XIXe siècle et l’absence d’enseignantes dans les niveaux supérieurs, pendant des décennies, « n’a suscité aucune inquiétude collective ». À l’époque du cours classique, dispensé par des hommes, on décrochait déjà abondamment. Pendant des décennies, on a exclu les filles de l’enseignement supérieur en invoquant des raisons « naturelles » (vocation à la maternité, cerveau différent). Aujourd’hui, quand les garçons décrochent, on invoque des raisons « en dehors d’eux », c’est-à-dire sociales. Le double standard se poursuit.


On croit souvent, au Québec, que l’égalité hommes-femmes est atteinte en tous domaines. Il reste pourtant du chemin à faire, clame Micheline Dumont, sans cacher sa colère féministe, dans ce dérangeant essai.


Une pionnière


Grande figure de l’éducation au Canada français, Marie-Aveline Bengle (1861-1937), alias mère Sainte-Anne-Marie, de la Congrégation de Notre-Dame, a consacré sa vie entière à lutter pour l’accession des filles aux études supérieures. Elle a d’ailleurs fondé, en 1908, à Montréal, le premier collège classique féminin. Les principaux livres d’histoire du Québec, comme pour confirmer la thèse de Micheline Dumont, n’en parlent pourtant pas. La récente Histoire des communautés religieuses au Québec (VLB, 2013), de Guy Laperrière, en glisse un mot au passage et le livre de Micheline Dumont la salue incidemment, tout en critiquant ses ambiguïtés.


Dans La féministe en robe noire, un très riche récit biographique solidement documenté et élégamment écrit, le journaliste Claude Gravel, auteur du bel ouvrage La vie dans les communautés religieuses (Libre Expression, 2010), lui rend un hommage bien mérité, en racontant avec délicatesse et conviction son impressionnant parcours.


Religieuse, mère Sainte-Anne-Marie a souvent dû temporiser pour parvenir à ses fins, ce qui explique les ambiguïtés que lui reproche Dumont, mais son intelligence et sa détermination dans son combat pour l’éducation des filles sont admirables et ont grandement contribué à l’émancipation des femmes du Québec.


Mère Sainte-Anne-Marie est morte célèbre, en 1937, c’est-à-dire la même année que le frère André. L’histoire a retenu le nom du thaumaturge réactionnaire et a oublié celui de la religieuse féministe. Claude Gravel répare donc une injustice. Ce n’est pas rien.


Collaborateur

3 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 22 avril 2013 10 h 23

    Merci à vous, Micheline Dumont

    Tristesse devant cette injustice faite aux personnes de sexe féminin. J'indigne avec vous, Micheline.

    Fierté devant ces personnes qui ont créé avec courage et avec une telle générosité pour un enseignement supérieur pour toute personne.

    Gratitude devant ce travail audacieux pour une plus grande égalité Personne de sexe féminin-Personne de sexe masculin.

    Au pays de la Personnie, il y a une harmonie respectueuse, une plus grande paix possible et un plaisir de création bonifié.

    Il est structurellement décevant et petit de commencer une religion en appelant Dieu «Père-Fils-Esprit saint». «Ça commence pas ben, pantoute pantoute», aurait dit mon père.

    J'admire le travail de Micheline Dumont. Toute mon admiration à vous.

    Utopie : pape François invite au Vatican toutes les grandes féministes du monde pour un grand rassemblement durant lequel il ne ferait qu'écouter et surtout qu'entendre. L'Humanité n'en serait qu'apaisée et doucement plus heureuses.

    Merci Louis. En te lisant, je pensais à ma mère née en 1909, mère de 9 enfants, qui aurait aimé être Sœur...

  • Sylvain Auclair - Abonné 22 avril 2013 12 h 39

    Droit de vote et Acte constitutionnel

    Le droit de vote des femmes (propriétaires foncières) a été retiré en 1849, sous le Canada-Uni. Je ne crois pas que les Patriotes avaient alors un grand pouvoir politique.

    • Mathieu Bouchard - Inscrit 23 avril 2013 21 h 37

      À ce moment, le Parti Patriote existait encore et était devenu minoritaire au Canada-Est, proche de la moitié des députés de cette section à l'élection de 1848, alors c'est très possible que cette loi vienne des Patriotes, ça prenait pas une grosse alliance pour quelque chose qui faisait autant consensus à l'époque (faudrait fouiller pour plus de détails).

      Par contre, à l'élection suivante (1852), il ne restait plus qu'un député dit Patriote, et à celle d'après (1854), le Parti Patriote avait fini de disparaître, il y avait 17 députés dits Rouges (parmi une dizaine de dénominations différentes !).