Le livre-art, objet polymorphe

Forcast, Julie Doucet, Montréal, aux dépens de l'artiste, 2010.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Forcast, Julie Doucet, Montréal, aux dépens de l'artiste, 2010.

Au fond du boîtier apparaît un paysage drapé de brume. Sur ses parois, le seul texte tient dans les noms des 44 enfants juifs de la Maison d’Isieux, en France, tués par les nazis après la rafle du 6 avril 1944. Mais c’est quand on soulève ce livre d’artiste, lourd et pourtant vide, qu’on saisit tout le poids de l’histoire, de la perte, du drame.


« Voir un livre d’artiste en exposition et le manipuler sont deux expériences totalement différentes, indique Élise Lassonde, responsable des collections de livres d’artiste, d’estampes et de reliures d’art à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ). Il y a des choses qui nous échappent quand on ne les manipule pas. »


C’est l’une des caractéristiques de cette forme d’édition, d’autant plus s’il s’agit d’un livre-objet, comme 6 avril 1944. Conçu par Jacques Fournier en collaboration avec le photographe Edward Hillel, il fait partie de l’exposition rétrospective sur le 20e anniversaire des éditions Roselin, en cours jusqu’au 28 avril à la maison de la culture du Plateau Mont-Royal.


Le même ouvrage comme les quelque 3000 autres qui forment une collection spéciale de BAnQ peuvent être consultés avec certaines précautions par le grand public au Centre de conservation de Bibliothèque et Archives nationales du Québec.


« C’est un corpus inusité, on y trouve toutes sortes de merveilles, indique Sophie Montreuil, directrice de la recherche et de l’édition au Centre de conservation de BAnQ, qui prépare d’ailleurs une exposition consacrée au corpus de Louis-Pierre Bougie en août. C’est parmi nos plus belles collections. »


Création multiforme


Difficile de définir cette forme d’édition très particulière et protéiforme. Le livre d’artiste ? « C’est un livre, mais c’est plus qu’un livre, c’est une oeuvre en soi », explique Jacques Fournier, qui a publié près de 40 titres sous l’enseigne de Roselin. Une oeuvre aux matériaux tant littéraires que plastiques, où le fond et la forme se confondent.


« Il s’agit d’un champ artistique à part entière, au même titre que la peinture, la sculpture ou l’installation », écrit Élise Lassonde dans Le livre comme art. Matérialité et sens (Nota Bene), lancé cette semaine à Montréal sous la direction de Stéphanie Bernier, Sophie Drouin et Josée Vincent.


Le spectre du livre d’artiste va du livre autoédité d’un seul artiste à la création collective impliquant des auteurs et des artistes sous la gouverne de concepteurs. Ceux-ci peuvent être des éditeurs, très peu nombreux, comme Roselin, les éditions du Silence ou du Braquet. Mais ils peuvent aussi venir d’un atelier d’artiste (L’Atelier circulaire, Alain Piroir), d’une galerie d’art (Simon Blais) ou d’un imprimeur spécialisé (Martin Dufour).


Le texte côtoie généralement les oeuvres - estampes, photos, dessins, peintures, etc. - mais peut aussi laisser toute la place à celles-ci où se faire oeuvre en jouant des typographies. Bref, il y a autant de formes de livres d’artiste que de créateurs, ce qui rend le repérage et la documentation de cette production plutôt ardus.

 

Dépôt légal


D’où l’importance du dépôt légal, plaide BAnQ, qui exige des créateurs qu’un exemplaire de leur production soit cédé à l’organisme aux fins de documentation, de conservation et de diffusion. BAnQ re


Le hic, c’est que le tirage souvent limité de ces livres (généralement quelques dizaines d’exemplaires), le coût des matériaux et le temps de réalisation des oeuvres font que certains esquivent le dépôt légal ou le respectent à contrecoeur. Et ce, même si un seul exemplaire est réclamé sur les deux habituellement requis pour les autres imprimés, BAnQ confiant à un comité la décision d’acheter ou non le second, selon les budgets disponibles.


« Donner un exemplaire, c’est beaucoup, affirme l’éditeur de Roselin, qui souhaiterait que BAnQ revoie sa politique pour cette collection. On n’est pas [les éditions du] Boréal, on n’est pas subventionné. Étant donné les heures de travail, les petits tirages et leur valeur [parfois 1000 $ l’unité], je m’abstiens de faire le dépôt légal. Et je ne suis pas le seul. Ça fâche beaucoup de gens dans le milieu. »

 

Erta ouvre la voie


Mme Lassonde n’hésite pas à rattacher le livre d’artiste à la tradition millénaire des manuscrits enluminés. Il s’agit d’abord de mettre en valeur des textes classiques par le soin typographique, puis plus largement graphique. Sa déclinaison moderne, notamment au Québec, est d’abord associée à l’estampe originale.


Les éditions Erta, du poète et amoureux de typographie Roland Giguère, marquent les débuts d’une production où le texte fait corps et oeuvre avec les procédés artistiques de 1949 à 1983. Images apprivoisées (1953) marque en ce sens un véritable tournant avec ses textes nés carrément des images de photogravure.


À partir de là, tout sera permis. Jusqu’à supprimer le texte pour mieux le laisser émerger dans l’esprit du lecteur, ou à faire éclater la forme même du livre.

 

Un intérêt croissant


« La notion même de ce qu’est le livre d’artiste évolue beaucoup au fil du temps et des procédés, et tend à s’élargir », explique Élise Lassonde. Une évolution dynamique et polymorphe qui appelle une certaine vitalité du genre aujourd’hui, notamment dans les milieux universitaires.


« Les professeurs poussent un peu en ce sens, dit M. Fournier, qui enseigne depuis une douzaine d’années ce microprogramme à la maîtrise en arts visuels de l’Université Laval. Pour un étudiant en arts ou en design, c’est le plus beau créneau. Il va toucher le texte, choisir ses modes d’expression, créer son livre. L’effervescence est là. »


Un constat partagé par BAnQ. « On voit une hausse de l’intérêt pour le livre d’artiste. M’arrivent de plus en plus de professeurs d’université dont le cours porte directement sur le livre d’artiste », indique Mme Lassonde.


Sans parler d’effervescence, Jonathan Tremblay, président des Amis de la reliure d’art du Canada, qui promeut la reliure d’art depuis dix ans, mais aussi, par la bande, le livre d’artiste, estime qu’« on est plutôt dans une période de découverte ».


Phase d’épanouissement qui s’inscrit en réaction à la révolution numérique ? « Ça ne me semble pas étranger à l’ère du temps : la matérialité et le livre reprennent une certaine valeur, selon la gardienne de cette collection à BAnQ. Ces objets physiques prennent du temps à réaliser et sont non multipliables par le Web. »