Un roman désopilant

Le roman La grande embrouille d’Eduardo Mendoza repose sur une écriture d’un rare brio.
Photo: Éditions du Seuil Le roman La grande embrouille d’Eduardo Mendoza repose sur une écriture d’un rare brio.

Il ne m’arrive pas si souvent de prendre plaisir à des romans dont on dit qu’ils sont drôles. La drôlerie, je la débusquerais en tout cas de préférence dans une écriture dont la subtilité amusée serait la caractéristique. Le burlesque, voire le picaresque, très peu pour moi. Je viens cependant de faire mon miel d’un roman qui relève de ce genre.


La grande embrouille d’Eduardo Mendoza raconte les tribulations d’un coiffeur qui occupe les heures creuses de son salon désaffecté à rechercher le beau Rómulo, ancien compagnon de détention dans un asile psychiatrique. Détective à la manque, désargenté comme ce n’est pas permis, il n’en réussit pas moins à se faire aider par des comparses tout aussi paumés que lui.


Leur terrain, une Barcelone en pleine canicule. Les ramblas n’ont rien du charme que lui prêtent les touristes. Gaudí n’est pas tellement au rendez-vous. Il s’agit plutôt pour l’auteur de créer des personnages hirsutes qui se meuvent comme ils le peuvent dans une ville en plein désordre estival, privée qu’elle est d’une bonne partie de ses habitants. L’une des meilleures alliées de notre détective est Bout-de-Fromage, adolescente de treize ans, grande consommatrice de glaces au chocolat et crocheteuse de serrures émérite.


Il y a aussi une famille de restaurateurs chinois, un swami autoproclamé, la femme du beau Rómulo, tellement bien roulée qu’elle cause des esclandres partout où elle passe. Sans oublier le livreur de pizzas plus que condescendant, une joueuse d’accordéon sans talent, un Albinos et un troublant et naïf individu qui cherche à survivre en jouant les statues vivantes dans des endroits stratégiques de la ville.


On finira par apprendre qu’il s’agit peut-être de déjouer un attentat organisé par des terroristes et visant Angela Merkel. Pas un instant croyons-nous à la possibilité de l’existence de ce plan visant la chancelière allemande. Eduardo Mendoza nous mène en bateau avec une rare dextérité. Ce ne sont pas tellement les situations qui déclenchent notre hilarité. L’accumulation des détails pourrait au contraire nous faire conclure que trop, c’est trop.


Très habilement rendu en français par François Maspero, le roman repose sur une écriture d’un rare brio. J’en prendrais pour preuve les chapitres dans lesquels le coiffeur-détective doit se démêler avec la famille de restaurateurs chinois si faussement accommodants. Il y a le grand-père qui manie comme il le peut la sagesse ancestrale, la bru qui n’en finit pas de préparer des plats, le rejeton à la langue bien pendue qui reçoit plus que son lot de taloches. « Quel dommage, dit l’aïeul, que je n’ai plus l’âge de faire joli coeur. Désir toujours là, mais petit oiseau disparaît. » Il s’adresse alors à une dame qui « est sortie en agitant l’air dense avec ses hanches, enveloppée d’un halo de beauté éthérée et de solide dignité, et en nous laissant plongés dans une flagrance débilitante ».


Si vous êtes comme moi, vous ne tolérez plus depuis longtemps les détectives omniscients qui élucident les énigmes les plus compliquées. L’enquêteur de La grande embrouille présent dans d’autres romans de Mendoza avoue à la dernière page du roman : « J’avais décidé de ne plus bouger, ni maintenant ni jamais, sous aucun prétexte. » Et tout simplement parce que, « les choses étant ce qu’elles étaient, il n’était pas question de quitter un travail fixe et payé avec autant de régularité que de parcimonie ». Le rêve, il le laisse à Bout-de-Fromage. Il ne détesterait pas la revoir. Quant au beau Rómulo, il peut tout à son aise vivre avec la pension que l’État lui a versée pour l’empêcher de commettre de nouvelles sottises.


Les personnages du roman se débrouillent comme ils le peuvent dans un monde désorganisé où on ne tire son épingle du jeu que parce qu’on s’en est donné la peine plutôt que de céder au désespoir. Le hasard ne nous aide pas souvent. Au contraire, il nous complique la vie. Ainsi le beau Rómulo, croyant faire un hold-up dans une banque, s’aperçoit-il qu’il a mis en joue les commis d’un établissement de malbouffe. Ce qui ne l’empêchera pas de partir avec à son dos un sac de poulets rôtis !


Croyez-moi, on a là un roman brillantissime. Et très intelligent.



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