Littérature québécoise - Pierre Samson : pour la suite du monde

Pierre Samson est l’auteur de La maison des pluies, son sixième roman.
Photo: François Pesant Le Devoir Pierre Samson est l’auteur de La maison des pluies, son sixième roman.

Le jour de notre rencontre, dans un café de Montréal, les cerisiers étaient «officiellement» en fleurs à Tokyo. Une semaine plus tard, Pierre Samson s’envolait pour le Japon avec armes et bagages pour y rejoindre son amoureux. Si tout va bien, il y sera pour au moins deux ans. « J’ai tout liquidé », confie l’écrivain de 55 ans, un éclair dans les yeux.

La maison des pluies, son sixième roman, construit autour d’un personnage d’ethnolinguiste de Montréal qui découvre qu’il aurait eu un fils avec une femme rencontrée il y a longtemps au Japon, est hanté par les questions de filiation et de transmission du savoir.


Le Brésil lui a déjà inspiré une trilogie : Le Messie de Belém, Un garçon de compagnie et Il était une fois une ville (Les Herbes rouges, 1996, 1997 et 1999). Mais après avoir occupé durant six mois le studio du Québec à Tokyo en 2011, c’est aujourd’hui le Japon qui veut se faire une place dans son oeuvre. Et dans sa vie.


À l’écrit, on sent une colère sourde - un mélange de cynisme, de déception et d’aquoibonisme -, plus directement lisible, peut-être, dans les Lettres crues qu’il signait avec Bertrand Laverdure à l’automne 2012.


On a ainsi toujours un peu l’impression qu’il s’agira chaque fois de son dernier livre. « Ah bon ? Moi aussi, c’est ce que je me dis ! Écrire un livre, c’est pour moi toujours beaucoup de travail. Je fais énormément de recherches, je ne suis jamais satisfait, je remets les choses constamment en question, je repasse, je corrige, j’élimine. Au bout du compte, c’est beaucoup de travail pour les résultats que ça donne. »


Arabesques, son roman le plus ambitieux, une oeuvre touffue et protéiforme, lui avait ainsi demandé neuf ans de travail. Résultat ? Silence radio. Ou à peu près. Même après avoir obtenu le Prix littéraire des collégiens deux ans plus tôt avec Catastrophes. « C’est passé dans le beurre, résume-t-il. Et en un sens, ç’a été salutaire pour moi, j’imagine. Ça m’a inculqué la sagesse de ne rien attendre. Bien sûr, je me demande chaque fois à quoi ça sert. C’est la grosse question. Mais je persévère : écrire est encore ce que je fais de moins pire… »


Ambitions et édition


Qu’est-ce qui sépare l’écrivain du Messie de Belém de celui de La maison des pluies ? « À part la maturité ? Je pense que j’ai un plus grand contrôle de la langue. Le Messie de Belém, je n’aime pas parler comme ça, mais ça sortait littéralement de mes tripes. Je suis ailleurs, j’ai vieilli, je ne suis plus tout à fait le même homme. Et c’est normal. Comme écrivain, mon combustible est aujourd’hui différent. J’ai des ambitions, disons, plus intellectuelles… »


Et comme écrivain ou comme lecteur, il a aussi la linéarité en horreur et se dit heureux de publier depuis ses débuts aux Herbes rouges, une maison d’édition qui possède l’aura d’une secte dans le petit milieu littéraire québécois. « C’est une grande maison. Et François Hébert est le meilleur oeil éditorial que je connaisse, considère Pierre Samson. C’est aussi quelqu’un qui est capable de dire non. Ça, c’est extrêmement précieux pour moi. Même si, quand je sors de son bureau, j’ai toujours l’impression d’être devenu un cendrier sur deux pattes », ajoute-t-il en riant.


Au chapitre du « niet », Samson n’est pas non plus en reste et raconte avoir refusé une offre de traduction anglaise pour l’un de ses livres, sous prétexte que l’éditeur canadien-anglais ne lui semblait pas être à la hauteur. Il ne voulait pas prendre le risque d’aliéner ses droits pour le monde anglo-saxon. « Moi, je vise haut. Pis, coudonc, je m’écraserai de haut, lâche-t-il à la blague. Ça fera moins mal. »


L’héritage de l’écrivain ?


Le motif de la « filiation » au sens très large - ou de l’héritage - traverse le roman : enseignement, paternité, transmission du savoir, persistance des langues et des cultures, héritage familial. À l’évidence, ce sont des questions lourdes qui le hantent.


Évoquant la genèse de son nouveau roman, il raconte qu’une amie lui avait demandé il y a quelques années de lui faire un enfant, en le forçant à renoncer à l’avance à tous ses droits de paternité. Il avait vite refusé, en fait depuis le deuil d’être père un jour, mais ce thème, chargé aussi de la mort de son père, a continué à le travailler. « C’est sûr qu’en tant qu’homme et écrivain, je me demande ce que je vais laisser derrière moi.»


« Si, par exemple, quelqu’un dans le futur se mettait en tête de savoir quelle a été la vie de Pierre Samson, je me suis demandé quel chemin il prendrait. Et dans tous les cas, le tableau final risquerait d’être très loin de la réalité. » C’est ce que fait le personnage du fils prodigue dans La maison des pluies, parti sur les traces de son père sans jamais chercher à le rencontrer, en choisissant d’interroger plutôt une ancienne blonde du protagoniste ou un de ses oncles. Une institutrice, aussi, beau personnage largement inspiré par une enseignante qui a marqué profondément la vie de l’écrivain au primaire.


« Une des grandes richesses du roman, comme genre, ce sont les digressions, croit Pierre Samson, qui revendique entièrement cette liberté. Pour moi, c’est là qu’est la vie. Parce que la vie est faite de digressions. » Ce lieu de toutes les tricheries sert de terrain de jeu à sa plume dense et recherchée, un peu nabokovienne. « C’est mon écrivain fétiche », reconnaît-il.


Exigeant ? « Mon grand défaut, ou ma grande faiblesse, poursuit Samson, c’est peut-être de considérer les lecteurs comme étant au moins aussi intelligents que moi. Ce qui donne des romans qui exigent un petit peu de travail. La lecture, c’est aussi une création. On y recrée un monde à notre manière. Et pour moi, c’est ce qui est tellement riche dans la littérature. »