Sylvain Lelièvre, le beau portrait composite

C’était au théâtre Outremont. Une soirée de chansons et de témoignages à la bonne et belle franquette. C’était pas très longtemps après avril 2002, quand il est parti sans prévenir personne (pas même lui-même), là-haut tout là-haut. Je me suis retrouvé sur scène, pas trop préparé, souvenirs à vif.

Le verbatim de ce qui me sortit du ventre est dans ce livre. Une page sur 240 bien tassées, pleines à ras bords de photos, de manuscrits, de lettres, d’articles de toutes époques, d’extraits de journal personnel, d’affiches, de documents, d’objets reproduits, et surtout d’écrits d’amis, d’élèves, de compagnons de musique, de proches et moins proches, du public aussi, à propos de l’ami Sylvain Lelièvre. Cent regards, dessinant un portrait composite saisissant. Vivant, surtout. C’était l’objectif de la compagne de Sylvain, Monique Vaillancourt-Lelièvre, et de l’animatrice Élizabeth Gagnon. Que l’on trouve quelque part entre tout ce monde réuni autour de lui un Sylvain Lelièvre en pied, sorte d’hologramme en livre, « l’homme complet », comme dit Élizabeth.


Bien sûr qu’il manque à tous, cet homme entier et si entièrement chansonnier, musicien, prof, écrivain, poète, parent, ami. Bien sûr que le choc demeure choc, rapt, vol qualifié. Mais avec le temps, une sorte de poésie s’est immiscée ; même la mort a son versant jazz. Feu Jean-Guy Moreau raconte qu’après une « semaine extraordinaire aux Îles-de-la-Madeleine à l’occasion d’une rencontre-atelier avec des jeunes auteurs-compositeurs-interprètes émergents […] l’avion jazz s’envolait […] et l’âme heureuse de Sylvain aussi ».


C’est la beauté de l’affaire, chacun a sa manière d’arriver à Sylvain ; même Sylvain avait plusieurs truchements pour arriver à lui-même. Ici un commentaire sur Portnoy et son complexe de Philip Roth qui se termine sèchement : « Dès qu’une lecture nous rend moins con, c’est pour mieux mesurer l’immensité de la connerie qui nous habite. » Là une note sur le pianiste jazz Eddy Duchin, qu’il aimait tant : « J’aime imaginer que c’est le romantisme de Mozart, sa façon de faire éclater, non pas les formes, mais le conformisme harmonique de son temps, qui a pu séduire le jeune Duchin. »


On découvre Sylvain Lelièvre fan fini de Janis Ian, sur la page qui suit celle de Duchin. On a dans le détail la création en commun de Petit matin, racontée par Stéphane Venne, qui sait raconter. Beaucoup de gens sachant raconter dans le même livre, je trouve. On a l’entourage qu’on mérite, et Sylvain Lelièvre n’aimait rien de plus que de discuter écriture avec des gens qui écrivaient. Ou musique avec des musiciens. L’enfance qui lui inspira Old Orchard, l’amour qui lui inspira Au milieu de nous deux, la mer qui lui inspira Je descends à la mer, le métier de chanteur qui lui inspira Le plus beau métier, il y a des témoins pour tout ce qui lie l’homme aux chansons, des Vigneault (Jessica, Gilles) à Bourgault, de Pierre Barouh à… François Millette, « voisin et gardien des enfants ». Témoins à discrète distance, témoins de proximité. Son fils Éric : « Au fait, je t’avoue : j’ai toujours la version non autorisée de Moon River enregistrée sous ton piano à ton insu, à moins que tu ne l’aies toujours su. » Dorénavant, nous savons aussi ça. Généreux livre. La vie d’un homme aimé à tous points de vue. Même par-dessous.

1 commentaire
  • Jean-Luc - Inscrit 14 avril 2013 19 h 24

    Un Quadricéphale

    Sylvain Lelièvre : Auteur - compositeur - interprète - et instrumentiste.

    Tout à la fois.

    Ce qui est très rare au sein de la communauté concernée.

    Les Brel, les Vigneault, les Ferré, les Ferland, les Françoise Hardy, les Ferrat, les Léveillée, les Bécaud, les Nougaro et les Aznavour ont largement travaillé en tandem, voire en triumvirat, avec des alliés et co-créateurs de leur Oeuvre.

    Ils n'en sont pas moins immenses, assurément.

    Reste que les Félix, les Brassens, les Barbara, les Adamo, les Anne Sylvestre aussi (quoique ces tout derniers aient tôt abandonné l'instrument), de même que les Sylvain Lelièvre, incarnent une infime minorité dans la confrérie de ces fabuleux talents quadricéphales de l'univers de la Chanson.

    De qualité.

    Sylvain Lelièvre brille au panthéon des grands, des très grands, de la Chanson.

    Or le phénomène est d'autant plus extraordinaire qu'il aura vécu sa « carrière » de chansonnier un peu comme un... violon d'Ingres.

    Étonnant monsieur !

    Et dire que l'on n'entend partout, mais partout, que de la chanson anglo-américano-commerciale. Même au Québec on se croirait désormais en France…

    Nous possédons - Nous, de culture d'expression française - des trésors extraordinaires.

    Mais contre toute intelligence, tout sens esthétique, toute dignité aussi, nous préférons nous empiffrer de croustilles et de coca-cola à deux sous. Nothing but english.

    D'aucuns nomment ce phénomène : Barbarisation de l'Humanité.

    D'autres prétendent au contraire qu'il s'agit d'une « Ouverture » sur le monde.

    Ouverture à la dictature mono-culturo-linguistique, oublie-t-on d'ajouter du même souffle. Ou dans la même tune.

    Ouverture aussi nommée Asservissement volontaire.

    Et communément appelée, eh oui, liberté.

    Puisque cette servitude, après tout, quand bien même elle nous réduirait au statut d'animal domestique, elle est bien volontaire, non...?


    JLG