Aux origines de mai 1968

En 1945, au lendemain de la Libération, le général de Gaulle, plus que jamais conscient de la grandeur de la France et avide de mots historiques, lance aux Français, et surtout aux Françaises, un ardent appel, peut-être plus important que celui du 18 juin 1940. Au cours des dix prochaines années, il espère assister à la naissance de «12 millions de beaux bébés». Le prophète aux rêves ambitieux se trompe de peu. En douze ans, 10 millions de «beaux bébés» français verront le jour. Ils formeront la génération de Mai 68 et façonneront une France nouvelle où, ironiquement, le Général, leur père incompris, apparaîtra de plus en plus comme un personnage anachronique.

L'historien Jean-François Sirinelli est beaucoup trop sérieux pour croire que c'est le mot célèbre de De Gaulle qui a provoqué à lui seul une explosion démographique sans précédent dans l'histoire de la France. Cet esprit pénétrant, qui a écrit Les Baby-boomers pour scruter jusqu'en 1969 l'évolution sociale, politique et culturelle des Français nés entre 1945 et 1953, avoue qu'on ne peut déterminer l'origine précise du baby-boom dont cette génération est issue. Ni la fin de la crise économique des années trente, ni le Code de la famille promulgué par Daladier en 1939, ni la politique nataliste de Vichy, ni le repliement sur le foyer durant l'Occupation ne suffisent, selon Sirinelli, à expliquer que, dès 1943, on observe une légère augmentation de la natalité dans une France pourtant exsangue et assujettie. Les Trente Glorieuses, ces années de prospérité continue entre 1946 et 1975, ont certes favorisé le baby-boom jusqu'en 1953, mais Sirinelli ne leur attribue pas un rôle exclusif.

Ce qui préoccupe surtout l'historien, c'est l'ampleur, unique en Occident, du bouleversement historique qui a marqué la France des baby-boomers, ce cataclysme socioculturel presque invisible que Henri Mendras appelle la «Seconde Révolution française». L'augmentation considérable de la natalité, dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale, n'était pas, comme le reconnaît Sirinelli, un phénomène exclusivement français. Mais, en raison de la dénatalité qu'avait connue la France entre les deux guerres, la proportion des baby-boomers dans la société y était plus importante qu'ailleurs. En 1968, un tiers des Français avaient moins de vingt ans. Sirinelli va jusqu'à parler d'une génération juchée «sur des échasses» pour nous rappeler l'influence qu'elle a eue sur la société.

L'esprit de mai 1968

L'historien ne se fait toutefois pas d'illusions sur la cohérence idéologique et la nature politique du potentiel révolutionnaire de la génération soixante-huitarde. Ni le marxisme ni la pensée libertaire ne peuvent, selon lui, résumer l'esprit polymorphe de Mai 68. Sirinelli sait bien que cette révolte n'en constitue pas vraiment une. Ce n'est pas pour rien qu'on parle plus de contestation que de révolte pour définir un éventail d'attitudes de refus qu'on peut difficilement cataloguer. Sirinelli nous convainc d'emblée que Mai 68 était un phénomène social et culturel plutôt qu'un mouvement politique. Qui croyait vraiment que la jeunesse avait la force ou même l'intention de renverser la République? Si le général de Gaulle a soudainement disparu pour se rendre en hélicoptère auprès du général Massu, commandant des forces françaises stationnées en Allemagne, et laissé croire au monde entier qu'il allait concocter avec lui l'écrasement de la révolte, c'était pour opposer au théâtre inédit de ses «beaux bébés» ingrats son propre théâtre encombré par le poids des siècles.

Sirinelli saisit mieux que quiconque l'opposition fondamentale entre l'esprit de la France traditionnelle, incarné sans étroitesse par un de Gaulle très sûr de lui, et celui de la France nouvelle, exprimé par une jeunesse inventive qui n'est pas à l'abri du désarroi. On aurait seulement aimé qu'il insiste davantage sur cette opposition qui révèle, à elle seule, la portée de Mai 68, «le mouvement le plus important de l'histoire sociale française du XXe siècle», comme il le souligne avec justesse.

De Gaulle voyait la France comme l'âme morte de la civilisation européenne. «J'ai tout fait pour la ressusciter, disait-il à Malraux. J'ai tenté de dresser la France contre la fin d'un monde.» Les baby-boomers français, quant à eux, voyaient leur pays comme une simple partie d'un monde nouveau bouillonnant de vie. Malgré le retard à l'échelle occidentale de la diffusion de la culture télévisuelle en France, le petit écran confirme à la génération de Mai 68 qu'elle baigne désormais dans une culture de masse mondiale. En cet été 1969, dont l'évocation clôt le livre remarquable de Sirinelli, ce sont, à la télévision, les premiers pas de l'homme sur la Lune qui, en plus des festivals de Woodstock et de l'île de Wight, symbolisent aux yeux des baby-boomers français une mondialisation socioculturelle que le néolibéralisme n'a pas encore récupérée.

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