Hans-Jürgen Greif, l’enfance sous la guerre

C’est dans la Sarre, territoire frontalier bordé par le Luxembourg, la Rhénanie et la Lorraine, que Hans-Jürgen Greif a situé La colère du faucon.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir C’est dans la Sarre, territoire frontalier bordé par le Luxembourg, la Rhénanie et la Lorraine, que Hans-Jürgen Greif a situé La colère du faucon.

C’est l’un des angles morts de la Seconde Guerre mondiale. C’est aussi la part généralement vite oubliée de toutes les guerres. Le sort des perdants ne nous intéresse pas. Et la destruction de l’Allemagne par les forces alliées occupe une bonne place dans ce bilan négligé.


Berlin anéantie à l’issue de la guerre. Hambourg détruite à 98 %. Alors que nos propres héros lâchaient du haut des airs, comme une routine, leurs tapis de bombes sur Dresde, des millions de civils allemands devaient ramper dans les décombres des villes, étouffés par la faim, la honte, la culpabilité.


C’est dans ce contexte, mais dans la Sarre, un territoire frontalier à cheval sur deux cultures, grand comme un mouchoir de poche et bordé par le Luxembourg, la Rhénanie et la Lorraine, que Hans-Jürgen Greif a situé La colère du faucon, son huitième roman. Une histoire terrifiante et implacable, un questionnement en biais sur la filiation - familiale et nationale - qui permet au lecteur d’ouvrir grands les yeux sur une réalité historique méconnue.


On y accède à travers le destin d’un enfant sensible et intelligent confronté en 1945 au retour de « l’ogre », son « supposé père », historien et ancien haut fonctionnaire qui a oeuvré à Paris durant la guerre au sein des services de contre-renseignements SS. Dénazifié par les autorités, l’homme restera muet sur ses années parisiennes. Aigri de ne pas avoir pu retrouver ses fonctions d’avant-guerre, il maltraite son fils cadet, coupable aussi à ses yeux de ne pas lui ressembler.


Les pères, les fils


« Les pères qui sont revenus de cette guerre-là n’étaient plus fonctionnels », se souvient Hans-Jürgen Greif, rencontré chez lui à Québec à l’occasion de la sortie de ce qu’il estime être, sans doute avec raison, son livre le plus achevé et le plus important.


Et s’il a tout d’un monstre, dénué d’humanité, le personnage du père est néanmoins d’une force incroyable. « On peut le jeter n’importe où, c’est le survivant absolu », constate son créateur, qui se souvient aussi qu’on ne parlait pas de la guerre en ce temps-là. « Mon père n’a jamais parlé de la guerre. Jamais ! Et c’est souvent par hasard, longtemps après, qu’on a pu retrouver des documents et qu’on a appris un certain nombre de choses. »


Au coeur de La colère du faucon, il y a le petit Falk (qui signifie « faucon » en allemand, un prénom qui avait la cote dans l’esthétique nazie de l’époque), né avec le début de la Seconde Guerre, élevé dans les jupes d’une mère aristocratique, intelligente et libre. Avec le retour de son père, c’est son univers qui bascule : sévices corporels et psychologiques, atmosphère familiale empoisonnée, exigences scolaires et pianistiques élevées. Au fil des années et des épreuves, l’enfant se raccroche comme à une bouée à la figure de son grand-père maternel : « Quelqu’un de profondément intelligent et qui comprend la nature humaine. Je n’ai jamais connu ni l’un ni l’autre de mes grands-pères, mais ça, c’en est un que j’aurais bien aimé avoir. »


Falk, lui, survit au milieu de deux mondes qui s’affrontent. Self-made-man d’origine modeste et catholique qui s’est enrichi très vite sous le Reich à cause du départ des Juifs, tout oppose le père à la famille maternelle, issue quant à elle de la vieille bourgeoisie rhénane et protestante. Une famille « artistique, décadente, embourgeoisée jusqu’à la moelle », crachera le père.


Le roman comporte bien entendu certains aspects autobiographiques, reconnaît l’auteur, qui sont ici noyés dans la masse de la reconstitution historique. « Je n’écrirais jamais sur mes parents. Je ne leur ferais jamais cette injure, dit-il. Mais j’ai connu des pères qui étaient de cette violence-là, des enfants d’une maigreur squelettique qui étaient couverts d’ecchymoses. »

 

La civilisation n’est que du maquillage


La photo de couverture - le portrait d’un petit garçon de quatre ou cinq ans - vient nourrir habilement l’ambiguïté autobiographique. Douceur du regard, boucles blondes, yeux clairs. Une photo trouvée par le graphiste, assure-t-il. « Mais, oui, reconnaît-il en souriant, ça pourrait être moi. » On lui dira quand même mille fois, c’est à parier, que l’enfant lui ressemble. On voudra y croire. Ce qui est toujours bon signe pour un romancier.


Né en 1941 en Sarre - comme son personnage de Falk -, Hans-Jürgen Greif a lui aussi vu le jour dans ce drôle d’espace franco-allemand, sorte de noyau primaire de la Communauté européenne à l’époque du protectorat français.


« Étant moi-même d’origine allemande et ayant vécu dans un protectorat français qui est redevenu allemand à partir de 1958 à peu près, j’ai un très bon souvenir de la famine et de ce que nous avons mangé. Des pommes, quelques navets. Et tout comme le fait la mère de Falk dans le roman, la mienne, à la même époque, a donné un piano pour le prix de deux sacs de pommes de terre… C’était atroce. » Il faut savoir tout ça, croit-il, pour comprendre de quoi a réussi à se relever l’Allemagne.


Nombreux sont ceux qui croient qu’on a voulu faire mourir de faim, après la guerre, quatre millions d’Allemands. Si Hans-Jürgen Greif a choisi de vivre au Québec et d’écrire l’essentiel de son oeuvre directement en français, d’autres, au contraire, en ont plutôt conçu de profondes rancunes. « Mon frère, par exemple, a détesté la France et la politique française. Il n’est jamais allé en France, jamais, et il parlait un français impeccable. »


L’écrivain aime jouer avec ses lecteurs, a horreur de « rabâcher la même chose ». Et tous ses livres sont d’ailleurs différents, il le revendique - son prochain titre sera ainsi un recueil de nouvelles très brèves, parfois même scatologiques, nous promet-il. Une oeuvre éclectique, mais constante. Qu’ont en commun La colère du faucon, Solistes, La bonbonnière, Le jugement et Job et compagnie ? Ils creusent tous à leur façon la faiblesse de l’être humain. « La nature humaine ne change pas », constate Hans-Jürgen Greif. Le mal est permanent, il est en nous. « C’est d’ailleurs ce que le grand-père dit à Falk dans le roman. Pour être civilisé, ça prend de très grosses couches de fard sur le visage. Pour ne pas laisser sortir la bête en nous. La civilisation n’est que du maquillage. »


 

Collaborateur

1 commentaire
  • Hélène Pisier - Inscrite 6 avril 2013 01 h 32

    Du bien et du moins bien


    Cette oeuvre de « fiction » me semble plus intéressante que vos tentatives d'analyse philosophique, M. Greif.

    Je me souviens, par exemple, de certains de vos écrits sur Nietzsche ou Hegel, où vous m'avez semblé totalement à côté de la plaque; alors que préjugés et idées toutes faites, couplés à une lecture fort superficielle des oeuvres, y faisaient office de « réflexion ».

    Et je ne parle pas de vos « jugements » sur le Québec de manière générale...

    Sincèrement, j'espère que vous avez eu l'esprit plus heureux (comme on dirait : la main heureuse) avec ce type de littérature. M. Desmeules semble en tout cas le croire. Quoi qu'il en ait, il reste que vous abordez une "thématique" qui ne manque pas d'intérêt. Cela est certain.

    Tout le contraire de l'Histoire gommée (aussi appelée révisionnisme) à la mode Jocelyn Létourneau, votre collègue de l'Université Laval. À ce égard, votre livre m'apparaît invitant.

    HP