Littérature québécoise - L’envie de tout raser

« C’était clair, je rêvais d’être ailleurs. J’étouffais entre les quatre murs de ma vie. Je ne savais plus ce que je voulais, j’ignorais ce qui pouvait me rendre heureuse. J’échafaudais des projets qui n’aboutissaient pas. Je m’épuisais à force de chercher un semblant de bien-être. J’avais envie de tout raser. De mettre le feu et de me sauver. »


Nous avons tous un embâcle en dedans de nous. Celui de Gabrielle - la narratrice du Pont de l’île - vient de craquer. Un vrai champ de bataille au fond d’elle. Longtemps absente d’elle-même, elle a fini par ne plus se reconnaître. Perdue dans un reflet de femme qu’elle ne voulait pas être. Gabrielle cherche sa ligne de faille et de femme. Elle ne crie pas, non, le murmure en dit plus souvent parfois que les cris. Toutes ses aspirations à la découverte, au plaisir, à la liberté, au bonheur se figent.


Pour trouver un sens à sa vie, elle laisse tout : mari, famille, collègues de travail. Direction : le petit village de pêcheurs anglo-irlandais de Tignish, à l’Île-du-Prince-Édouard. D’abord, l’espace et la solitude l’affolent, son esprit cavale dans toutes les directions sans s’arrêter. À 44 ans, Gabrielle « a faim de quelque chose de grand, d’excitant […] son vertige est plus fort qu’avant ». Les paysages maritimes, la simplicité des gens et l’accueil chaleureux de Dorothy la boulangère avec un bouquet de glaïeuls blancs, les seules fleurs qui poussent malgré le vent salin, l’apaisent peu à peu. Gabrielle émerge du brouillard dans lequel elle a vécu toutes ces années. Elle affronte enfin ses démons et fait le deuil de ses illusions passées. « Tous les jours, je congédie l’image de la perfection qui m’a si longtemps paralysée. » Comprendre enfin ce qui la brûle depuis toujours. Dénouer ces petites choses importantes que l’on tait aux autres, que l’on tait souvent à soi-même et qui finissent par se déposer au fond de soi. Trouver sa vérité, apprendre à être vraie, sans artifices, telle est sa quête.


Ce récit mêle souvenirs d’enfance, amours affadies, amitiés nouvelles, tendresse pour les parents déclinants, amours des livres et de la littérature, beauté des recommencements. Il raconte comment, année après année, le quotidien prend le dessus jusqu’à l’étouffement, la résistance étant d’autant plus compliquée à organiser quand l’oppression vient de soi. Beaucoup de femmes s’identifieront à ce personnage et reconnaîtront les dédales de leur propre quête. Il est difficile de concrétiser l’amour et d’en donner les preuves quand on est soi-même en quête de les trouver.


Christine O’Doherty, juriste spécialisée en droit du travail et commercial, a obtenu une maîtrise en études littéraires de l’UQAM. Elle poursuit actuellement un doctorat en études françaises à l’Université de Sherbrooke. Le pont de l’île est son premier roman. À l’image de sa mémoire fouilleuse et introspective, le récit est porté par une écriture épurée, travaillée, vraie, qui laisse respirer librement l’émotion. On le referme, touché par la détresse d’une femme qui met à nu la douleur, la joie, la complexité d’exister.


Simple et fort. Proche et prenant.


 

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