Cocteau, diariste féroce

Cocteau était d’avis qu’il ne fallait pas tout publier des notes qu’il prenait au jour le jour.
Photo: Archives Agence France-Presse Cocteau était d’avis qu’il ne fallait pas tout publier des notes qu’il prenait au jour le jour.

Gide, Julien Green, Léautaud, Calaferte, Bergounioux, des noms dont l’énoncé rappelle qu’ils ont été, entre autres occupations, des diaristes. On ajouterait volontiers Jules Renard, si on ne savait que sa veuve maniait les ciseaux avec l’ardeur d’un censeur. Ce qui ne veut surtout pas dire que le journal de l’auteur de Poil de carotte dans l’état qui est le sien ne vaut pas d’être lu.


Le passé défini est le titre donné par Jean Cocteau à son journal, dont il souhaitait qu’il fût posthume. Vingt ans après sa mort, survenue le 11 octobre 1963, paraissait le premier tome couvrant les années 1951-1952. Même si l’auteur avait maintes fois exprimé le désir qu’on ne se montre pas trop scrupuleux au sujet des passages d’intérêt limité, recommandant qu’on les supprime tout simplement, l’entreprise commença sous des augures plus respectueux. Texte intégral, notes, annexes, index. Pratique qui fut respectée pour les tomes II et III parus en 1985.


Il a fallu attendre vingt ans pour que nous parvienne le tome IV. Cette fois, sans index. En 2006, Le passé défini, tome V nous parvenait sans notes. Les années 1956-1957, d’accord, mais sans appareil critique. Les temps avaient changé et l’auteur des Parents terribles paraissait moins à l’ordre du jour. D’autres étoiles étaient nées et le brio de Cocteau était moins évident. En 2011, et Le Devoir y avait fait écho, le tome VI rendait compte des années 1958-1959.


Cocteau était d’avis qu’il ne fallait pas tout publier des notes qu’il prenait au jour le jour. Il avouait qu’il avait dû interrompre certaines méditations à cause de son emploi du temps. Un appel téléphonique, et c’en était fini de considérations qu’il aurait pu poursuivre. Disons-le tout net, l’esprit brillant de cet auteur s’accommodait mal de réflexions profondes. Deux ou trois ans avant sa mort, il est toujours une personnalité pour qui la vie d’ermite n’a rien d’envisageable. Il fraye avec les personnalités les plus en vue du moment, on lui offre des présidences de jurys, qu’il ne songe surtout pas à refuser. Il a un statut à maintenir dans le domaine de l’art. Du théâtre et du cinéma.


Si ce journal vaut d’être lu, c’est que son auteur, qui pratique le baisemain en société, peut devenir féroce lorsqu’il est livré à son journal. Il écrit : « La plupart des hommes adorent en leur mère le ventre qui a mis au monde le chef-d’oeuvre qu’ils s’imaginent être. » Ne pas s’attendre surtout à ce que le cinéaste du Testament d’Orphée soit aussi vigilant quand il s’agit de son activité propre. Désabusé tant qu’on veut, mais rarement à propos de ses réalisations.


Il est omniprésent et, s’il note quelques défaillances au sujet de sa santé, il n’en observe pas moins : « Il y a en moi quelque chose d’incompréhensible, c’est que s’accomplissent tant de besognes. Répondant aux impératifs terrestres alors que je n’arrive pas à prendre la terre au sérieux. » Il s’exprime au sujet du général de Gaulle en plusieurs occasions. Rien de bien mémorable. Sauf peut-être cette note : « À vrai dire, les Européens d’Algérie ont été ignobles et ils ne doivent pas s’étonner qu’après tant de coups de pied au cul, on vous crache un jour à la figure. »


Je l’avoue, je suis un grand consommateur d’écrits intimes, de carnets. Même si ce Passé défini, dans ses plus faibles pages, ressemble à un recueil de potins, il n’en reste pas moins que, par les vertus de l’écriture, il y a chez Cocteau une méchanceté voltairienne qui fait mèche à tout coup. Aimer les livres, et ceux qui les font, suppose après tout une bonne dose d’abnégation. Quand arrive une perle après quatre ou cinq pages dignes de Paris-Match, c’est la joie.


Un journal littéraire ne s’adresse qu’aux happy few. On ne s’en plaindra que si on aime à se trouver dans les foules.


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