Montréal: page blanche, tache rouge

Dans Contes, légendes et récits de l’île de Montréal, Aurélien Boivin a réuni 70 auteurs pour raconter la métropole.
Photo: - Le Devoir Dans Contes, légendes et récits de l’île de Montréal, Aurélien Boivin a réuni 70 auteurs pour raconter la métropole.

En 1974, Hubert Aquin écrit : « À mesure que je vieillis, Montréal rajeunit. » Quant au romancier d’anticipation André Carpentier, il voit les statues des fondateurs, Maisonneuve et Jeanne Mance, s’enfuir de leur socle. L’un et l’autre comptent parmi les 70 auteurs qu’Aurélien Boivin réunit dans Contes, légendes et récits de l’île de Montréal (tome i), pour insinuer que jadis se trouvait déjà le plus beau des mythes de la métropole : son avenir.


Aussi Boivin intitule-t-il Montréal : une ville à inventer le premier volume de sa gigantesque anthologie de la quintessence onirique du Québec urbain. Pourquoi s’en surprendre ? Derrière Maisonneuve et Jeanne Mance, tournés vers l’action, se cachaient, au XVIIe siècle, leurs inspirateurs : deux écrivains méconnus et un peu fous, perdus dans une aventure intérieure et restés dans l’une des plus emblématiques des villes occidentales : Paris.


Ces derniers, Jean-Jacques Olier, fondateur des Sulpiciens (seigneurs, durant près de deux siècles, de l’île de Montréal) et sa confidente, la cabaretière voyante Marie Rousseau, familière du Tout-Paris autant que du monde de la rue, laissèrent des inédits fascinants qui piquent encore la curiosité des érudits. Malgré l’extravagance mystique d’Olier, les Sulpiciens se signalèrent par leur conservatisme et leur collaboration passive avec le pouvoir colonial britannique.


C’est à Montréal que la rixe du 6 novembre 1837 entre le Doric Club, ligue paramilitaire formée des fanatiques de ce joug, et les Fils de la liberté déclencha, comme le souligne Boivin dans sa fine présentation des textes choisis, la répression du mouvement révolutionnaire des Patriotes, échec qui marqua pour toujours notre imaginaire collectif. Mais, conservateur, notre clergé, Lionel Groulx en tête, voulut, vers 1920, occulter ce fait capital en insistant plutôt sur Dollard des Ormeaux.

 

D’idées et de folklore


Voilà ce que raconte Jacques Ferron dans une de ses historiettes. Pour faire oublier le Canadien Jean-Olivier Chénier, valeureux patriote de 1837, on hissa au rang de héros national Dollard, un Français avide de fourrures, parti de Montréal, en 1660, pour « la petite guerre contre les Iroquois ». Au lieu de l’Anglais, l’adversaire mythique devenait l’Amérindien, pourtant beaucoup plus opprimé que nous.


Cela révélait, dans notre historiographie, le vide de la conscience politique, en fait, comme le précise Ferron, « une sorte de trou qui puait la décomposition de tout un peuple ». Même les conteurs, dès le XIXe siècle, s’amusèrent de cette allergie fréquente à tout progressisme. Journaliste montréalais aux idées avancées et folkloriste à ses heures, Honoré Beaugrand relata que, parfois, dans l’esprit populaire, les Rouges, ces libéraux radicaux - la gauche de l’époque -, se changeaient, la nuit, en loups-garous…


« Je n’aime pas à voir le soleil rouge, il me fait peur », avoue Léocadie, l’un des personnages d’un conte, riche en sous-entendus subliminaux, de Georges Boucher de Boucherville (1814-1894), un Fils de la liberté devenu écrivain. L’action se passe à l’ombre de la tour de Trafalgar qui, près de la Côte-des-Neiges, commémorait la victoire de Nelson sur la France et l’Espagne en 1805 et l’essor de l’Empire britannique qui en résulta.


Le narrateur rencontre là un homme mystérieux qui lui dit avoir vu du sang et une main dans la tour. Ce dernier lui lit un conte manuscrit trop vivant pour avoir été inventé. Le parchemin révèle qu’un « étranger » a le coup de foudre pour Léocadie et que, plus tard, lorsqu’elle est avec son amoureux, il les tue tous les deux, au moment où le soleil rougit.


« Il y eut un soir sanglant et il y eut un matin », écrit, de son côté, André Carpentier en 1983, comme s’il composait la genèse d’un Montréal futur. Toutes les statues, devenues vivantes, ont quitté l’île, y compris celles de Nelson, de Chénier, de Dollard, des saints qui ornent la façade de la cathédrale Marie-Reine-du-Monde… Tout cela sous la neige qui tombe.


Carpentier ne peut mieux dire : « L’île courait maintenant vers l’inconnu. La blancheur était son aveuglement. » Sur le mystère du Montréal de demain, Jean-Marc Massie, conteur urbain par excellence, ajoute un détail fourni par un touriste français qui médite sur le Stade olympique : « Prenez le mât à 45 º, en semi-érection : il symbolise le phallus québécois en péril… » Mais cela ne fait qu’effleurer le pourquoi du drame collectif.


C’est à Esther Rochon, reine de la science-fiction, que revient le mérite de nous inviter à éclaircir nous-mêmes l’énigme de l’avenir montréalais. Elle voit, sur le mont Royal, quatre Pleureuses mythiques : l’Amérindienne, la Québécoise, la Canadienne anglaise et l’Immigrante, qui, entourées de chevaux blancs, se lamentent sur leurs espoirs déçus.


La première Pleureuse a la nostalgie de l’Amérique harmonieuse, métissée, autochtone de coeur, jeune éducatrice d’une Europe vieillie : l’Amérique promise par la Grande Paix de Montréal conclue en 1701. La seconde regrette que cette Paix, voulue par ses ancêtres, n’ait pas transformé la ville en métropole d’un pays nouveau. La troisième, que Montréal ne soit plus la métropole d’une Confédération, née d’un Empire dont la gloire réjouissait les siens.


La quatrième, l’immigrante, représente quelque chose de plus profond, de plus lumineux, de plus tragique : l’incapacité de se fondre dans une ville impensable qui n’a pu répondre aux attentes des trois autres Pleureuses, même si, à un moment donné, celles-ci avaient beaucoup d’atouts pour y réaliser de grands rêves. Mieux que ses compagnes, elle illustre un vers de Gaston Miron, reproduit dans l’anthologie : « Montréal est grand comme un désordre universel ».


La ville cache ainsi son fol avenir, cette page blanche dont l’inconnu reste pourtant marqué d’une tache rouge, celle de la blessure historique qui, seule, nous oriente encore.


 

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