Encyclopédie du monde visible - Épeler le monde avec Diane Schoemperlen

L’Encyclopédie du monde visible est en fait une collection de textes. Les éléments qui les unissent sont précisément ces illustrations, souvent tirées de gravures anciennes et savamment choisies.
Photo: Éditions Alto L’Encyclopédie du monde visible est en fait une collection de textes. Les éléments qui les unissent sont précisément ces illustrations, souvent tirées de gravures anciennes et savamment choisies.

Elle écrit des livres singuliers, qui ont, malheureusement, été peu traduits en français. Des livres à la forme étrange : tour à tour collages, récits, cours de création littéraire ou même d’anatomie, un zeste d’ironie à la clé.


Des livres où elle mêle habilement vie quotidienne, méditations, réflexions philosophiques, descriptions encyclopédiques et fiction. Son Encyclopédie du monde visible, qui vient d’être bellement traduite par Dominique Fortier aux éditions Alto, compte aussi des images. De belles images.


« C’est un mélange d’histoires, de méditations, d’essais », explique l’auteure, Diane Schoemperlen, une Ontarienne originaire de Thunder Bay, en entrevue.


« J’aime expérimenter diverses formes et emmener l’écriture là où on n’a pas prévu qu’elle aille, avec des fins imprévisibles, par exemple. J’adore jouer avec les formes et les structures », dit-elle.


Publiée originellement en 1998, puis décorée du Prix du Gouverneur général du roman anglophone, l’Encyclopédie du monde visible est en fait une collection de textes. Les éléments qui les unissent sont précisément ces illustrations, souvent tirées de gravures anciennes et savamment choisies. Certaines ont été puisées directement dans des ouvrages savants ou moins savants, d’autres ont été retravaillées par Diane Schoemperlen, qui est aussi une adepte du collage d’art visuel.


Le livre s’ouvre sur une série de textes, intitulée «Dix formes de dévotion», où l’auteur compare les fidèles et les infidèles.


« Les infidèles disent que les fidèles sont à côté de la plaque. Mais secrètement les infidèles doivent admettre que si, comme ils l’affirment, il n’y a pas de plaque (pas de but, pas de raison, pas d’espoir), alors les fidèles n’y perdent rien au change », écrit-elle. En entrevue, Diane Schoemperlen dit avoir voulu, par cet exercice, opposer la pensée des cyniques à celle, plus candide, des fidèles. « Après un certain temps, je me suis rendu compte que j’enviais les fidèles, au fond », dit celle qui a été élevée dans la foi protestante, mais qui ne s’identifie pas comme « une personne d’Église ». Ces fidèles « qui croient en la bienveillance, la leur et celle des autres », ces fidèles qui « s’inclinent fermement dans le vent ».


Plus loin, un texte, L’innocence des objets, met en scène une femme qui se rend en ville pendant que son appartement est cambriolé. Diane Schoemperlen y superpose habilement l’emploi du temps de cette femme et celui du cambrioleur. Les objets, illustrés en bas de page, y sont accompagnés de longues descriptions, parce que l’Encyclopédie du monde visible est aussi une oeuvre qui s’attarde aux détails, à la couleur d’un mur, à la course de l’aiguille d’une horloge.


Au fil des pages, Diane Schoemperlen nous donnera un cours de création littéraire, nous donnera un cours d’anatomie masculine ou nous posera des problèmes mathématiques.


Plus loin encore, elle nous fera rencontrer Grace, cette femme à qui la vie a tout donné, mais qui n’en est pas moins déprimée, souffrante. « Ne vous arrive-t-il pas de rencontrer des gens qui semblent tout avoir mais qui, fondamentalement, ne sont pas bien ? », demande-t-elle en entrevue. On se demande un instant si elle n’en fait pas partie. Puis on retourne avec elle épeler le monde, minutieusement, comme en espérant qu’il y ait autre chose, un jour, quelque part.