La mafia, les tomates, l’Amérique

Photo: Illustration: Christian Tiffet

Le 27 avril 1955, sur la route qui conduit à Naples, les obturateurs des appareils photo cliquettent devant la basilique de Santa Maria di Pozzano. Ce n’est pas d’un mariage que les photographes s’occupent, mais d’un meurtre. À première vue, il s’agit d’un « crime d’honneur ». Pupetta Maresca, une ancienne reine de concours de beauté, a tué l’assassin de son mari. Du moins semble-t-il.


La fusillade dite du Corso Novara est d’abord vue comme l’histoire d’une belle veuve passionnée qui venge son mari dans un dessein de justice. La presse en parle beaucoup. La presse, on le sait, adore consommer les histoires de sang et d’amour, comme si l’agitation continuelle de récits tragiques avait pour effet d’apporter une sorte de calme collectif ou, du moins, l’impression qu’au-delà de ces malheurs, par effet de contraste, tout va si bien.


À la suite du meurtre, un procès a lieu. Il ressemble assez à certains épisodes de la commission Charbonneau: témoins muets, témoins sourds, témoins aveugles, témoins amnésiques. Mais le brouillard se dissipe peu à peu. La nuit devient plus claire.


L’enquête finit par révéler au grand jour que la mafia a acheté le meurtre, comme tant d’autres choses. Motif ? La perception d’une commission sur le lucratif commerce des tomates. Les voleurs de la camorra se livrent depuis longtemps à une véritable guerre de contrôle de cette industrie maraîchère.


On a oublié aujourd’hui que les taches de sauce tomate visibles parfois sur les chemises immaculées comportent une part de sang. On a oublié surtout que la belle Pupetta et bien d’autres acteurs mafieux ne sont que des masques d’une vieille histoire humaine dont le vrai visage est celui d’une quête perpétuelle du pouvoir et de richesses par l’exploitation et la violence.


C’est à cette célèbre histoire criminelle liée aux tomates et à tout son jus que je songeais en lisant les premières pages de 1493, un livre remarquable de Charles Mann qui s’emploie à montrer ce que l’Amérique a donné au monde, à commencer par ces délicieux fruits rouges. Que mangerait une partie de l’Italie et de ses admirateurs si l’Amérique ne lui avait pas donné la tomate ?


La tomate, le maïs, le caoutchouc sont au nombre des offrandes de l’Amérique à la planète. Il y eut aussi un lot de cadeaux empoisonnés. Le tabac, bien sûr. Le doryphore aussi, insecte responsable de la maladie de la pomme de terre, qui donna lieu à d’épouvantables famines. L’usage massif d’engrais de guano importé d’Amérique du Sud, la fiente riche en composés nitrés des oiseaux, annonce aussi l’épuisement des sols et la monoculture asséchante. Au XIXe siècle seulement, en quarante ans à peine, le Pérou vendit pour plus de 13 milliards de dollars d’aujourd’hui de guano…

 

La Chine d’Amérique


Sait-on que l’argent des mines de Potosí, en Bolivie, alors une des villes les plus importantes du monde, sert au développement accéléré de la Chine ? Ce métal transite très tôt par Manille, aux Philippines, qui devient une plaque tournante pour l’exploitation de la planète. Située en altitude, la ville de Potosí, construite à flanc de montagne, fournit dès le XVIe siècle assez du précieux métal pour soutenir le commerce mondial au sens le plus large. Des navires espagnols et portugais le relaient jusqu’en Asie, au bénéfice du développement de l’économie chinoise. Il permet en retour la présence de la soie et de la porcelaine en Amérique, et le développement de fortunes colossales au mépris des vies humaines. Plus de 30 000 tonnes d’argent y furent extraites à la main, au milieu des vapeurs de mercure et d’arsenic. On y voit l’horreur de l’esclavage envisagé comme un simple moteur de l’économie déjà mondialisée.


Mann rappelle en chemin une histoire que l’on ne considère pas assez, celle de l’étonnant mélange humain auquel donne lieu, vraiment très tôt, l’exploitation du Nouveau Monde. La Chine, qui aurait très bien pu naviguer jusqu’aux Amériques, s’invite dans l’aventure non seulement par son appétit du métal d’argent. Une importante population chinoise s’installe au Mexique et fait commerce jusque sur la Plaza Mayor, au coeur de ce qui reste de la splendide Mexico, inondée par la destruction de ses canaux anciens. Au début du XVIIe siècle, les chirurgiens-barbiers espagnols vont présenter une pétition aux autorités contre la concurrence déloyale que leur font les Chinois, forts de leurs rasoirs autant que de leurs herbes médicinales.


En 1688, à Puebla, un peu au sud de Mexico, à l’ombre du volcan Popocatepetl, une foule de fidèles force l’entrée de la chapelle des Saints-Innocents. À l’intérieur, ils se précipitent sur le tombeau tout frais d’une sainte présumée, Catarina de San Juan. Le cercueil est détruit rapidement. Le linceul de la morte est déchiré en mille morceaux. Des mains énergiques tentent d’arracher les doigts, les oreilles et des morceaux de chair de la défunte en guise de relique. Cette folie religieuse, maladie qui continue de se transmettre aujourd’hui, a pour objet une Chinoise, puisque la Catarina en question a été enlevée en Asie par des pirates portugais qui la laissèrent à des jésuites avant qu’elle n’arrive en terre d’Amérique.


Mann retrace ainsi la riche histoire des échanges économiques, écologiques et humains aux commencements de l’Amérique, du temps de Christophe Colomb. Il avance dans cette vaste matière avec énergie et style, dans un habile mouvement de va-et-vient entre le présent et le passé, où s’intègrent à la fois son histoire personnelle et celle du monde.

 

Un continent et sa tomate


Un jour, il y a vingt ans, Mann fut étonné de découvrir plus de cent variétés de tomates en même temps que l’origine américaine de ce fruit.


Les variétés de tomates nous viennent aujourd’hui de partout. Cependant, rappelle-t-il, « aux yeux des botanistes, le fait que les tomates aient atterri en Ukraine ou au Japon est moins mystérieux que la question de savoir comment les créateurs de la tomate moderne se sont déplacés des Andes au Mexique, où les sélectionneurs amérindiens ont transformé radicalement le fruit pour le rendre plus gros, plus rouge, et surtout plus comestible. »


Charles Mann montre bien que, « depuis le début, la mondialisation engendre à la fois des gains économiques colossaux et de grands désordres sociaux et écologiques qui menacent d’en annuler les bénéfices ».


Journaliste pour la revue Science auréolé de quelques prix, voyageur curieux de tout, son livre précédent, 1491, constituait une synthèse intelligente de ce que nous pouvons savoir de l’Amérique avant l’arrivée des Européens. Ce nouveau livre de Charles Mann, déjà salué partout, est à la hauteur du premier.


Au sujet des origines de l’Amérique, on lira aussi avec intérêt une enquête de Christian Duverger, parti sur les traces du conquistador Fernando Cortés à cheval sur les mots d’un de ses compagnons, Bernal Diaz del Castillo, qu’il confronte à son remarquable savoir sur le monde méso-américain.

2 commentaires
  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 23 mars 2013 12 h 40

    Nuances

    La tomate a été l'objet de grands soins dès son arrivée en Europe au début du XVIè siècle. D'abord en Espagne, puis en Italie, au sud de la France et en Turquie. Tous les botanistes de ces pays l'ont améliorée, modifiée, multipliée. Sa couleur rouge lui vient du soleil de ces régions. Il ne faudrait pas l'oublier.

    Quant au doryphore, ses ravages sont attribuables à l'homme. Au fur et mesure que sa culture se répandait en Europe du Nord puis en Amérique de l'est, la migation des colons vers l'ouest a propagé sa culture. Et arriva ce qu'il devait arriver : lorsqu'elle fut introduite au Colorado, le doryphore trouva en elle une plante plus intéressante que tout ce qu'il avait connu alors. Il remonta la chaîne de culture du Colorado vers l'est américain et se propaga de là partout en Europe.

  • France Marcotte - Inscrite 24 mars 2013 09 h 31

    Cela va de soi

    À cette lecture, les images habituelles surgissent: des hordes d'explorateurs, de conquérants, de commerçants, d'esclaves, tous hommes sans qu'il soit nécessaire de le préciser, sans qu'on croit nécessaire de le préciser.

    Mais, une fois la tomate rendue à bon port, dans les cuisines, c'est aux chaudrons que l'on retrouve en pensée, sans qu'il soit nécessaire de le mentionner, les femmes du monde ancien et nouveau.

    Un jour, les femmes sortiront des cuisines, lanceront les tomates par les fenêtres.