En haute montagne

À travers Le poids du papillon, Erri De Luca condense sa vision de l’homme et de la nature.
Photo: Agence France-Presse (photo) Martin Bureau À travers Le poids du papillon, Erri De Luca condense sa vision de l’homme et de la nature.
Le roman s’ouvre sur une image forte : « Sa mère avait été abattue par un chasseur. Dans ses narines de petit animal se grava l’odeur de l’homme et de la poudre à fusil. » Quelque part dans les Alpes italiennes dans un paysage de pins « mugho », sur la paroi rocheuse, abrupte et ravinée, un vieux chamois pressent sa fin. L’animal a quelques comptes à régler avec le chasseur-braconnier qui a tué sa mère. L’homme, dans la soixantaine passée, aux idéaux révolutionnaires floués, s’est retiré en haute montagne. Il sait que le temps joue contre lui. Sa dernière ambition de chasseur est d’abattre ce chamois à l’allure fière et gracieuse qui lui a toujours échappé malgré son agilité d’alpiniste. Depuis des années, l’animal et l’homme se flairent, se provoquent, rusent. Ils se connaissent parfaitement. Le poids du papillon raconte leur dernier affrontement.
 
Le chamois tape sur le rocher avec l’ongle de son sabot pour que le chasseur se retourne. La tête haute, il continue sa course et s’arrête. L’homme tire, le chamois tombe. Il baisse son fusil. La bête l’a épargné, lui non. Il n’a rien compris de ce présent qui est déjà perdu. Il prend possession de sa proie et la met sur son dos. Un papillon se pose sur la corne gauche de l’animal. « Ce fut la plume ajoutée au poids des ans, celle qui l’anéantit. » Le chasseur s’effondre, face contre terre. À la fin de l’hiver, l’homme et l’animal sont retrouvés encastrés l’un dans l’autre. Sur la corne du chamois, la glace a laissé l’empreinte d’un papillon blanc.
 
À travers ce récit d’une épure poétique d’une très grande beauté, Erri De Luca condense sa vision de l’homme et de la nature. Il décrit le rapport fusionnel entre les règnes animal et humain, nous parle de la montagne, de la solitude, de la liberté et du désir charnel. L’homme, ombrageux et solitaire, autorise un jour une journaliste à venir l’interviewer dans sa cabane. Il a perdu l’habitude d’être devant une femme, son parfum réveille « des humeurs » dans son ventre. Il en va ainsi de tout le récit qui déborde de sensations : silence frémissant de la montagne, bruissement des ailes du papillon, frottement de la main sur un mélèze pour en conserver l’odeur de résine.
 
Erri De Luca, lui-même alpiniste de haut niveau, a sans doute observé le monde d’en haut et longuement médité. « Avait-il un jour regretté quelque chose ? Non, et puis on ne répare rien après un tort commis. On peut seulement renoncer à le refaire. » Un deuxième récit, Visite à un arbre, complète le livre. Le romancier nous raconte sa rencontre avec un pin des Alpes, au bord d’un précipice : « Une fois par an, je monte saluer l’arbre, j’emporte de quoi écrire et je m’assieds à son pied […] Un arbre solitaire a une clôture invisible, aussi large que son ombre à poser tout autour. Avant d’y entrer, je retire mes sandales. Je m’allonge sous sa lumière. »
 
En refermant le dernier livre du lauréat du prix Femina (roman étranger) pour Montedidio en 2002, on n’a qu’une envie : s’allonger sous les ramures d’un pin baumier et relire ce récit court mais dense, où le poids d’une aile de papillon fait basculer le destin d’un homme.
 
 
Collaboratrice

À voir en vidéo