Quand la mémoire s’effrite

Geiger nous entretient sur la démence qui s’est emparée de son père.
Photo: Agence France-Presse (photo) Katja Lenz Geiger nous entretient sur la démence qui s’est emparée de son père.

Jamais n’aura-t-on autant parlé de la mort en littérature. Les livres de deuil se suivent. Pas plus que la vie, son corollaire, cet état des choses nous donne-t-il des oeuvres dont la teneur serait gage de qualité. La mort est à peine un sujet comme les autres. On l’aborde trop souvent avec la fausse gravité des esprits superficiels.


Il en va de même pour la maladie d’Alzheimer qui atteint, la plupart du temps, les personnes pour qui l’espérance de vie est limitée. L’horreur de cette éventualité est tellement évidente que seul un écrivain véritable peut l’évoquer sans tomber dans une enfilade de clichés.


Si Le vieux roi en son exil est un livre important, c’est qu’il aborde le sujet avec cette pénétration que sait donner la compassion. Une compassion qui fait place parfois à l’humour. Car il y a de la drôlerie dans la déraison qui s’empare d’un être. Surtout si le patient a toujours été un modèle de vertu tranquille. Arno Geiger nous entretient au sujet de la démence qui s’est emparée de son père. À aucun moment ne cède-t-il à la tentation d’en faire un héros. Il s’attache plutôt au passé et au présent d’un homme à qui la vie n’a pas fait de cadeau. August Geiger a été lancé dans la guerre, soldat malgré lui. Rentré au pays natal, il n’a eu de cesse qu’il ne se soit terré dans son domicile. L’aventure, il l’avait connue une fois pour toutes. « Lorsque je demandai à mon père pourquoi il avait épousé ma mère, il me répondit qu’il l’aimait beaucoup et qu’il avait voulu lui donner un chez-soi. Là encore, son grand sujet : le chez-soi, la sécurité, le confort. »


Cet homme qui a organisé sa vie autour de la sécurité, qui a tout fait pour échapper à la douleur, a connu les outrances du national-socialisme. À la fin de la guerre, devant le retour en force des valeurs bourgeoises traditionnelles, famille, travail, il s’est rallié sans difficulté. « Pour lui, ce qui importait, c’était d’éviter la douleur plutôt que de récolter la joie. »


La vie rurale dans laquelle se sont déroulées les premières années de sa vie est en ruine. Petit à petit, il ne retrouve plus ses repères. Lui, le bricoleur invétéré, écoule ses jours devant son téléviseur ou fait des patiences On s’en inquiète un peu au début, puis vient la débandade. Il ne reconnaît plus ses proches, croit qu’il n’habite plus sa maison, s’égare, ne se retrouve plus qu’occasionnellement dans des parcelles de son passé.


Ces symptômes, on les connaît. Les courriers du coeur dont s’abreuvent les journaux nous ont tout appris. Reste aux écrivains de traduire avec une émotion qui n’appartient qu’à eux le désarroi qui va avec le fait de vivre. Arno Geiger se sent plus proche de son père qu’il ne l’a jamais été. Ainsi ce vieil homme dans sa démence est-il présent dans la vie de son fils comme il ne l’a jamais été. « Le bonheur, qui acquiert avec la proximité de la mort une densité particulière. Là où nous ne l’attendions pas. »


Dans les dernières pages du livre, l’auteur écrit : « Si les hommes étaient immortels, ils réfléchiraient moins. Et si les hommes réfléchissaient moins, la vie serait moins belle. » Nul n’est besoin de partager cet avis pour estimer que ce récit est avant tout une bouleversante évocation de la grandeur et de la difficulté de vivre.


La maladie ne serait à tout prendre que l’aboutissement presque normal d’une entreprise de dépossession. August Geiger se réfugie malgré lui dans le déni. Ce qu’il a tenu pour une oasis de paix devient une prison. Le fils l’accompagne dans ce désastre et parvient à tisser des liens inconnus de lui. Son travail d’écrivain a-t-il finalement plus d’importance que le rêve de moins en moins conscient de son père ? Il n’est porté à le croire. Il redevient le fils qui reconnaît dans le père ce roi en son exil.


Sans conteste, voilà un livre dérangeant, qui n’est en rien pessimiste. Arno Geiger estime que « le regard qu[‘il] porte sur l’avenir est moins angoissé qu’au début ». Il ne voit plus les choses, écrit-il, d’une façon aussi sombre. Il serait dans une attente sereine.


Je vous recommande fermement la lecture de ce récit tout en n’étant vraiment pas convaincu par la conclusion que je viens d’évoquer. Mais n’est-ce pas un gage de grandeur que cette ambivalence ? Je serais porté à le croire.


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