Les vies rêvées d’un bordel disparu

Trois illustrations tirées du collectif Hôtel Jolicœur: ici, Bestiaire no 1, de Francis Léveillé.
Photo: Trois illustrations tirées du collectif Hôtel Jolicœur: ici, Bestiaire no 1, de Francis Léveillé.

Plus rien ne subsiste de l’hôtel Jolicoeur, bordel trash du Centre-Sud, sinon son squelette noirci par le vice et le temps qu’on aura blanchi, renippé et recouvert de plâtre neuf sous sa nouvelle peau de briques rouges pour condos branchés. Restent pourtant ses fantômes, âmes en peine, prostitués, paumés et autres junkies, qui peuplent l’ouvrage collectif du même nom, pur ovni littéraire au graphisme ultraléché et aux lettres crues.


L’ouvrage, alliant prose et poésie, album photo et illustré, est né une nuit d’été de 2010 dans la tête de la designer graphique Mireille St-Pierre. À l’époque, l’ancien hôtel de passe, à l’angle des rues Ontario et Papineau, était la propriété du Lion d’or, qui louait ses chambres sinistres et abandonnées à des artistes, comme le photographe Jimmi Francoeur. Ensemble, ils s’engagent dans les corridors, qui, éclairés de leurs seules lampes de poche, semblent s’étirer à l’infini. « C’était labyrinthique, chargé. J’ai tout de suite eu un coup de foudre fulgurant pour cet endroit-là », confie Mireille St-Pierre.


La jeune femme prend rendez-vous avec le responsable de l’édifice, Jérôme Fèvre-Burdy, pour le convaincre de la laisser entrer dans cet univers de stupre et d’excès qui lui fait penser à « une bulle perdue dans le temps ». « Au début, il a résisté, raconte Mireille St-Pierre. Il ne comprenait pas ma fascination : “ Tu es sûre que tu vas trouver quelque chose ici ? C’est moche, c’est glauque, ça pue la pisse. ” Ses mises en garde ne m’ont pas ébranlée, j’étais déjà conquise. »


La créatrice a longuement réfléchi à la manière dont elle allait donner corps aux visions entraperçues lors de sa première visite des deux étages de l’ancien bordel d’une cinquantaine de chambres. Plus elle avançait, plus les formules toutes faites (livre-hommage, ouvrage historique) lui semblaient incompatibles avec l’esprit indompté du lieu. « Cet endroit-là appartenait déjà à la légende quand je l’ai visité. La fiction m’est apparue comme le meilleur et sans doute le seul moyen de toucher son âme. »


Mireille St-Pierre fait alors appel à des amis graphistes, photographes, dramaturges et comédiens qu’elle traîne à sa suite dans les murs de l’hôtel Jolicoeur. Ses amis en invitent bientôt d’autres, jusqu’à former une petite communauté d’une trentaine de créateurs, dont la comédienne Sophie Cadieux, le dramaturge Guillaume Corbeil, le photographe Jérémie Battaglia, l’illustrateur Lino ou encore l’écrivain et psychanalyste Maxime Olivier Moutier.


Chaque artiste s’est choisi au moins une chambre, avec son décor, son atmosphère, ses mystères. Chez plusieurs, le lieu a rapidement imposé des couleurs. D’autres ont été touchés, mais n’auront au final rien produit. Quelques-uns seulement auront décliné l’invitation. « Pour certains, ce lieu-là était trop fort. Il y a une illustratrice qui m’a carrément dit : “ Je ne suis pas bien ici, je ne peux pas penser, l’endroit me perturbe trop. ”»


C’est cette énergie-là, sombre, pulsative, presque sauvage, qui suinte des pages, d’où émane une étonnante cohérence. « Pour moi, le livre est un peu comme la trace d’un lieu qui a existé et qui revit à travers des fantasmes fictionnels », explique Mireille St-Pierre. Des fantasmes néanmoins collés sur des vestiges concrets, comme ce graffiti dans le corridor menant aux chambres 61 et 62, insondable et inquiétant : « Tout ceci parce qu’il pensait k’elle le prenait pour un chauffeur… »


Ou encore ce passage secret menant à un réseau de pièces lugubres dont on ignore tout, mais qui laisse imaginer tant, à l’image de ce livre inclassable qui suggère beaucoup mais ne tranche jamais, laissant au lecteur l’espace nécessaire pour errer à son tour dans les corridors tourmentés de l’hôtel disparu.

 

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Un petit laboratoire socio-financé

Ouvrage inclassable, Hôtel Jolicœur est le fruit d’une campagne de financement collaboratif lancée sur indiegogo, une rareté dans le milieu littéraire québécois. « Notre projet était tellement pointu, tellement éclaté, qu’on ne rentrait dans aucune case. Ni du côté des organismes subventionnaires ni du côté des maisons d’édition », explique son idéatrice, Mireille St-Pierre.

Objectif initial : 15 000 $. Au final, le compteur s’est arrêté autour de 8400 $ pour quelque 160 donateurs. « Force est de constater que le socio-financement n’est pas encore installé au Québec », conclut la designer graphique, qui a préféré réduire le nombre de copies à 350 plutôt que d’avoir à rogner sur la qualité de l’édition. « Il faut voir ce livre comme un petit laboratoire libéré des restrictions que normalement le monde de l’édition aurait imposées. »

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