Le narcissisme à l’ère de Facebook

Pelletier a l’originalité de considérer Facebook comme la concrétisation planétaire de la formule sartrienne.
Photo: Marie-Hélène Tremblay - Le Devoir Pelletier a l’originalité de considérer Facebook comme la concrétisation planétaire de la formule sartrienne.

Être auteur de thrillers est un atout pour devenir un essayiste captivant. Le romancier québécois Jean-Jacques Pelletier le prouve dans son essai La prison de l’urgence. Il y dépeint Néo-Narcisse, « nouvelle forme sociale » personnifiée, pouvant « se dire, comme quelqu’un qui chute d’un gratte-ciel, à chaque étage qui passe : “ Pour l’instant, tout va bien. ”» Individualiste, Néo-Narcisse voulait le retour en classe lors du printemps érable…


Ancien professeur de philosophie, Pelletier (né en 1947) termine par ce livre, qu’il appelle une « autobiographie collective », sa trilogie sur les extrêmes. Il affirme l’avoir écrit, comme les deux autres essais, en collaboration avec le personnage imaginaire de Victor Prose, son complice dans la création romanesque aussi bien que dans une écriture éloignée de la fiction.


Chez Pelletier, ce dédoublement de l’écrivain est utile. Il lui permet de situer, dans un dialogue entre lui et Prose, le passage en 1968 de l’égotiste de presque 20 ans (celui de sa génération) à un autre égotiste qui naît alors en Occident.


Prose résume la situation : « Abandonnant Narcisse, qui courait tout nu à Woodstock », l’esprit contemporain évolue « vers Néo-Narcisse en complet-veston, trader dans une boîte de gestion, grand amateur de bonus, de grands restaurants et de stock-options, et qui rêve de faire partie des “ Goldman Sachs boys ”». À première vue, ces images ressemblent à des clichés.


Mais Pelletier a l’art d’en affiner les conséquences, qu’il pousse à l’extrême pour faire ressortir l’étourdissante opposition entre Narcisse, le baby-boomer qui « croyait encore aux grands mouvements de salut collectif », et Néo-Narcisse, son successeur qui, même s’il boit volontiers du café équitable, « ne croit qu’au salut individuel ». Ce nouveau personnage, explique l’auteur, subsiste « coupé d’un passé qui est dévalorisé, privé d’un avenir dont il se désintéresse ». Il se trouve ainsi prisonnier de « l’urgence du présent ».


Malgré des redondances dans son analyse de la psyché de Néo-Narcisse, Pelletier a l’originalité de considérer Facebook, cher à l’égotiste, comme la concrétisation planétaire de la formule sartrienne : « L’enfer, c’est les autres. » Comme il l’expose finement, les autres sont loin d’être mauvais en soi, mais « les relations avec eux deviennent infernales parce que chacun veut consommer, par l’intermédiaire du regard des autres, une image satisfaisante de soi… »


En apparence impitoyable, la critique de Néo-Narcisse suggère, en fait, une libération inespérée. Grand intuitif, l’écrivain perçoit que le culte extrême du moi que professe son antihéros rappelle les excès esthétiques les plus prodigieux de l’humanité. « Se vouloir le créateur ultime de soi-même », pense Pelletier, c’est « se concevoir comme une oeuvre d’art ». Par la seule évocation de cette idée, la prison de Néo-Narcisse s’entrouvre.


 

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