Madeleine Gagnon en pleine lumière

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	«J’ai traversé la Révolution tranquille, la révolution sexuelle, la révolution féministe. Et me voici rendue à l’heure des bilans, confie l’écrivaine. C’est peut-être à cause de mon grand âge, mais je suis moins dans l’obscurité, davantage dans la lucidité. »</div>
Photo: Marie-Hélène Tremblay - Le Devoir
«J’ai traversé la Révolution tranquille, la révolution sexuelle, la révolution féministe. Et me voici rendue à l’heure des bilans, confie l’écrivaine. C’est peut-être à cause de mon grand âge, mais je suis moins dans l’obscurité, davantage dans la lucidité. »

Sourire de Joconde, regard lumineux. Et petite voix fragile, toujours la même. « Je n’ai rien inventé ; tout ce que je raconte est arrivé », glisse Madeleine Gagnon à propos de son autobiographie, Depuis toujours.


Dans ce livre, son plus beau, le plus limpide, le plus fluide de cette poète, essayiste et romancière maintes fois récompensée pour ses écrits, c’est trois quarts de siècle que l’on voit défiler. Le dehors et le dedans y sont entremêlés, le monde des idées et celui des sentiments se répondent en écho.


Depuis toujours, c’est un miroir qui nous est tendu. C’est un regard sur le Québec d’hier à aujourd’hui. Et le bilan d’une vie. Bilan de la vie d’une femme qui aura 75 ans à l’été et qui interroge celle qu’elle est devenue à la lumière de celle qu’elle a été. La petite fille, la soeur, l’amoureuse, la mère, l’intellectuelle, la féministe, l’écrivaine… elles sont toutes conviées.


« Plus j’avançais dans cette autobiographie, dit Madeleine Gagnon, plus j’avais l’impression de me réconcilier avec moi-même, avec l’image que j’ai de moi. »


Parmi les modèles qui l’ont guidée dans cette aventure : La détresse et l’enchantement de Gabrielle Roy. Mais aussi les écrits autobiographiques de Montaigne, de Stendhal. Et le travail d’autofiction de Serge Doubrovsky.


« Autobiographie, autofiction… les termes importent peu. Raconter ses souvenirs, c’est déjà de la fiction. Toute écriture, tout récit renferment une part de fiction, de construction, n’est-ce pas ? » Je reconnais bien là ma professeure du début des années 1980, à l’UQAM. Sa tête pensante, son bouillonnement intérieur. Et sa douceur enveloppante.


Je ne sais plus quel était le titre de ce séminaire de maîtrise en littérature, mais je me rappelle qu’il était question des philosophes Jacques Derrida et Michel Foucault, du psychanalyste Jacques Lacan, de l’écrivaine Marguerite Duras, beaucoup, du désir, de la passion, de liberté toujours, liberté de penser, de dire, d’écrire.


Tout dire… ou presque


Dans son autobiographie, elle s’est livrée sans censure, m’assure-t-elle. Sauf pour ce qui risquait de blesser des personnes encore vivantes qu’elle a connues. « Je n’ai pas voulu faire de règlements de comptes. Il faut dire que j’ai eu une vie que je trouve assez simple : je n’ai pas été abusée, ni violée, ni battue, ni enfermée dans une prison. »


Son souci : être vraie avec elle-même, mais pas méchante avec les autres. « Je me suis permis de raconter des choses très intimes, comme ma rupture amoureuse avec mon dernier homme. J’ai hésité au début, mais l’écriture a pris le dessus, et je ne crois pas au final que ce soit blessant pour lui. »


Elle a hésité aussi avant d’écrire ceci, à propos de ce qui s’est passé dans sa vie en 1995 : « Il s’est passé que je suis devenue amoureuse d’une femme et que cet amour était partagé et vit toujours au moment où j’écris ces lignes. » Elle s’est approprié les paroles de Montaigne à propos de La Boétie : « Parce que c’était elle. Parce que c’était moi », note-t-elle dans Depuis toujours.


C’est la première fois que Madeleine Gagnon aborde publiquement cet aspect de sa vie. Mais elle ne pouvait pas faire autrement, dit-elle : « J’ai essayé d’être très discrète, mais je sentais qu’il fallait que je le dise pour la survie de mon écriture. Pour continuer d’écrire, il fallait que je sois vraie jusque-là. »


Autre aspect qu’elle craignait d’aborder dans son livre, mais qu’elle ne se voyait pas passer sous silence : les conflits familiaux qu’elle a vécus, surtout au moment de l’agonie de ses parents. « Comme dans bien des familles, il y a eu des misères autour de la mort de mes parents, du testament, de la distribution des biens et des sentiments. Je fais partie d’une famille nombreuse, et en apparence tellement heureuse. Mais il n’y a pas de bonheur pur dans les familles. »


Elle ne va pas jusqu’à dire, comme Gide, « famille je vous hais », elle ne va pas jusqu’à parler, comme Mauriac, d’un « noeud de vipères ». Mais elle affirme qu’il y a des choses qu’elle devait dire sur sa famille pour se libérer de certaines souffrances. Elle ne voit pas là pour autant une démarche curative. « Je ne pense pas que j’aurais pu écrire là-dessus pendant que j’étais dans la douleur, dans le vif de la souffrance. Pour écrire avec vérité, il faut être détachée, il faut ne plus souffrir, je pense. »


La fragilité du bonheur


On comprend en tout cas, à la lecture de son autobiographie, que son enfance en Gaspésie évoque chez elle des souvenirs heureux. Elle raconte entre autres le bonheur qu’elle avait lorsqu’elle montait en carriole à cheval jusqu’à la ferme de son oncle : autant dire qu’elle se sentait au ciel.


Mais elle précise en même temps qu’il est risqué de claironner son bonheur. « Ça m’a toujours semblé suspect, les gens qui claironnent leur bonheur ou leur amour. Je trouve que c’est un manque d’attention à tous ceux qui ne sont pas dans le bonheur, ou dans l’amour, y compris à soi, parce qu’on n’y est pas toujours. Il ne faut pas trop en parler, pour ne pas sacraliser et pour ne pas détruire ce qui a été : il faut glisser. C’est Duras qui disait qu’elle écrivait sur la crête des vagues. Cette expression m’a toujours parlé. Je sens que j’écris sur la crête du bonheur, et du malheur aussi. »


On comprend ensuite que celle qui a étudié pendant deux ans chez les Ursulines de Québec a découvert très tôt, parce qu’elle venait de loin, qu’elle n’appartenait pas à une famille de la Haute-Ville, l’ostracisme, l’injustice sociale. « La révolte m’a sauvée », écrit Madeleine Gagnon.


La révolte ne l’a plus lâchée depuis, affirme-t-elle. « Ce n’est pas pour rien que j’ai quitté mon ancien éditeur, l’Hexagone. Il y a eu deux congédiements que je trouvais injustes. Certains m’ont dit que j’étais courageuse, d’autres m’ont conseillé de rester là à cause du fonds si riche de cette maison d’édition. Mais ça ne vaut pas un être humain. Rien ne vaut le sacrifice d’un être humain. »

 

Les germes du féminisme


On apprend qu’elle a voulu devenir chanteuse western un temps, vers l’âge de 17, 18 ans. Et qu’elle aurait pu devenir pianiste classique. On la découvre étudiante en philosophie, à l’Université de Montréal, au début de la vingtaine. Là, tandis qu’un professeur traite les filles de sa classe en inférieures, leur impose une évaluation nécessairement différente de celle des garçons, apparaissent chez elle les germes de ce qu’elle ne nomme pas encore féminisme.


Viendra plus tard, dans les années 1970-1980, le féminisme affirmé, combatif, collectif. Elle s’implique dans le syndicat de l’UQAM, est de celles qui, les premières, revendiquent les congés de maternité. Elle s’enthousiasme devant l’aspect libérateur du féminisme. « On


Elle ne nie pas pour autant qu’il y ait eu des excès. « C’était un peu la guerre, parfois, avec les hommes. Par exemple, ils étaient exclus de la Librairie des femmes. Et je me souviens qu’un jour, pendant une lecture de femmes, au Conventum, la poète Marie Savard a dit qu’elle ne pouvait prendre le micro parce que c’était phallique ! La prise de parole publique des femmes n’avait pas encore eu lieu. Il y avait eu quelques précurseures chez les suffragettes, mais c’est à peu près tout. »

 

À gauche toute


Elle se définissait comme une femme de gauche, et une indépendantiste ; c’est encore le cas. « Comment pourrais-je m’identifier à quelqu’un comme Stephen Harper ? Comment pourrais-je m’identifier aux gens de droite de son parti, à la droite religieuse qui essaie de nous gouverner maintenant ? Je vois beaucoup plus d’affinités avec un François Hollande en France ou une Françoise David au Québec, et, à la limite, avec certains sociaux-démocrates comme on en trouve encore au PQ. On entend souvent qu’on ne devrait plus parler de droite-gauche, mais je trouve que ces termes sont très utiles pour comprendre le monde. Jusqu’à nouvel ordre, je les garde, mes catégories. »


Elle se définit aussi, encore et toujours, comme une intellectuelle. Même si elle n’hésite pas à parler du Québec comme d’un « pays anti-intellectuel ». Les préjugés à cet égard sont encore plus forts envers les femmes, selon elle. « C’est comme si c’était inimaginable qu’une femme puisse être une intellectuelle et vivre aussi dans le monde du désir, de la passion, de l’affectif, des émotions. »

 

De la psychanalyse à l’écriture


Parmi les découvertes qui ont bouleversé sa vie : la psychanalyse. « Elle a été fondamentale dans ma démarche d’intellectuelle, d’écrivaine, dans ma démarche de vie, tout simplement. Dans mes rapports amoureux, amicaux. Pas juste avec les humains : dans mes relations avec la nature. La psychanalyse m’a redonné mes yeux d’enfance avec la nature. »


Elle a entrepris une cure en 1967. « Avant d’aboutir sur le divan de l’analyste, je faisais tout le temps des fausses couches, je n’arrivais plus à rédiger ma thèse de doctorat, et je ne parvenais pas à écrire un livre alors que mon rêve était d’écrire. Tout était bloqué. J’ai fait une dépression. Puis, dès la première année de mon analyse, j’ai terminé ma thèse. Je suis devenue enceinte de mon deuxième fils et j’ai publié mon premier livre dès la deuxième année… »


À ses débuts, son écriture avait été qualifiée d’alambiquée. On a aussi dit ensuite qu’elle était illisible. On l’a associée au formalisme, à la nouvelle écriture. « Il y a quelques années, en relisant mes poèmes depuis le début pour une rétrospective, je me suis rendu compte que plus j’avançais, plus ils étaient limpides, simples. Je trouve que c’est normal. Ça m’a pris tout ce temps-là pour faire moins de détours, pour arriver à Depuis toujours. »


Pas question pour l’auteure de l’essai percutant Femmes dans la guerre de renier ses livres précédents, pas même sa première oeuvre de fiction, parue en 1969, Les morts vivants. « C’est comme si j’avais été obligée, sans le savoir, de prendre des chemins de travers, des routes obscures, de voyager même la nuit. Il y avait tellement de choses à régler. Je viens de loin. J’appartiens à cette génération qui a grandi dans les interdits, sous la mainmise de l’Église. J’ai traversé la Révolution tranquille, la révolution sexuelle, la révolution féministe. Et me voici rendue à l’heure des bilans. C’est peut-être à cause de mon grand âge, mais je suis moins dans l’obscurité, davantage dans la lucidité. »


Sourire de Joconde, regard lumineux, elle ajoute, de sa petite voix fragile, toujours la même : « Je suis en pleine lumière par rapport à moi-même. »