Les illusions nécessaires

Dans Demain sera sans rêves, le troisième roman de Jean-Simon Desrochers, tout est possible. Même la fin n’éclaire pas davantage.
Photo: François Pesant - Le Devoir Dans Demain sera sans rêves, le troisième roman de Jean-Simon Desrochers, tout est possible. Même la fin n’éclaire pas davantage.

Personnage velléitaire de 31 ans, Vincent Sylvestre est chargé de cours en littérature à l’Université de Sherbrooke. Largué par sa blonde quelques mois plus tôt (Evelyn, raconte-t-il, « n’avait pas de défaut plus évident que celui de sortir avec moi »), il étire la rédaction de sa thèse de doctorat consacrée à l’oeuvre de Maurice Sachs - écrivain français sulfureux, juif, homosexuel et collaborateur mort en 1945. Une thèse qui flotte, ni terminée ni vraiment suspendue. Un peu comme sa vie.


À qui la faute ? À ses problèmes d’alcool ? À sa faiblesse pour la poudre blanche et les paradis artificiels ? À l’enfance meurtrie de ce fils aîné ? L’oeuf ou la poule ?


Vincent tentera de démêler tout ça, entre le cours qu’il donne et ses visites hebdomadaires aux réunions des Narcomanes Anonymes, où il fera la rencontre de Robert, un anglophone un peu cynique et aussi déréglé que lui. Un semblable et un frère qui incarne aussi sa mauvaise conscience. Aux yeux de Robert, sauver la planète, lire, écrire un roman ou sniffer de la coke se valent bien : des illusions dont on se berce.


Bien sûr, son cours d’histoire de la littérature française se fait l’écho de ses propres questionnements. En font foi ces passages sur le pouvoir des illusions où son rapport à la littérature et sa propre vie amoureuse se superposent, par exemple, à la trame d’Adolphe, le roman de Benjamin Constant. Car la littérature est l’une de ces illusions qui peuvent s’écraser comme un château de cartes si on tourne autour trop longtemps.


Premier roman de Jean-Philippe Martel, Comme des sentinelles est à sa façon un « tableau des moeurs de ce temps ». Entre la tentation spleenesque du désespoir et la hantise d’une « sale vie d’universitaire fini », l’auteur y fait un bon dosage entre la réflexion et l’action, le papier bible et le caniveau.


Il y fait aussi une place aux souvenirs qui éclairent. « Le fils aîné connaît un endroit où les lampadaires s’appellent des sentinelles. Plantés à des kilomètres les uns des autres, ils gardent les routes qui ne mènent nulle part, guettent des intersections qui n’ont pas changé depuis des années. » Comme des sentinelles est l’histoire d’une seconde naissance. Qui se fera aux forceps, celle-là.


En attendant d’en arriver là, il peut encore « parler doucement la langue de [s]on enfance à des êtres qui n’existent plus ». Mais le temps presse : « Il faudra bien un jour se décider à vivre. » Se mettre à faire soi-même un peu de lumière dans la nuit, à organiser son pessimisme.


Rien de parfait. Mais c’est une forme de foi. Un bras qui fouette l’air, une main ouverte, un coup de dés.


 

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