Les contradictions de Madame Casgrain

Thérèse Forget-Casgrain, le 8 avril 1939, impériale devant l’objectif du célèbre photographe Yousuf Karsh.
Photo: Yousuf Karsh/ Fonds Thérèse Casgrain Thérèse Forget-Casgrain, le 8 avril 1939, impériale devant l’objectif du célèbre photographe Yousuf Karsh.

Thérèse Casgrain est née en 1896 avec une cuiller d’argent dans la bouche. Fille d’un des premiers millionnaires canadiens-français, l’original Rodolphe Forget (ayant fait fortune notamment dans les tramways et l’électricité et ayant poursuivi sa carrière comme député fédéral conservateur de la circonscription de Charlevoix), elle a grandi dans un château avec d’innombrables domestiques autour d’elle. Quatre-vingt-cinq ans plus tard, elle est morte dépendante financièrement de ses enfants, ayant passé sa vie à tirer le Québec vers le progrès social ; reconnue, respectée, mais tristement seule.


Celle que fait revivre Nicolle Forget dans la biographie de près de 500 pages Thérèse Casgrain. La gauchiste en collier de perles est un personnage fascinant, avec des parts d'ombre. Morte en 1981, Thérèse Casgrain avait publié son autobiographie en 1971 (Une femme chez les hommes aux éditions du Jour dont la recherche et la rédaction seront faites par Shirley Thomson), mais elle restait une femme peu comprise, peut-être en raison de son parcours alambiqué (elle est associée au Parti libéral et au CCF, au fédéralisme, aux Yvettes, à la grande bourgeoisie, mais aussi à la gauche). Nicolle Forget, qui n’est pas historienne de formation, mais administratrice diplômée en droit et en bioéthique, s’est emparée de la mission de faire mieux comprendre cette femme qu’elle a croisée au cours de sa vie, notamment lors de la fondation de la Fédération des femmes du Québec en 1966, et qui l’a intriguée.


Mais peut-on jamais bien comprendre un individu ? Nicolle Forget, qui a aussi publié en 2006 une biographie de Ludmilla Chiriaeff (Chiriaeff. Danser pour ne pas mourir, Québec Amérique), admet d’entrée de jeu que les maigres archives laissées par Thérèse Casgrain ne permettent pas d’approcher de très près le personnage privé. Néanmoins, grâce à quelques lettres et à un journal intime tenu épisodiquement, on a parfois l’impression, en lisant cette biographie, de toucher à quelque chose de l’âme de Thérèse Casgrain, dont la carapace épaisse a peut-être à voir avec le drame de ses 17 ans : la mort tragique de son fiancé, qui s’est jeté hors d’une fenêtre lors d’une crise de somnambulisme.


Les nombreuses entrevues orales que l’auteure a menées avec des gens qui ont connu Thérèse Casgrain permettent aussi de saisir certains pans de la personnalité de ce personnage qui n’a jamais fait l’unanimité : une femme pas très encline à consulter les autres, « fatigante », ne s’embarrassant pas toujours des règles à suivre, mais qui savait presque toujours, d’un coup de téléphone à la bonne personne, obtenir ce qu’elle voulait.


Thérèse Casgrain est surtout connue pour son implication dans la cause des femmes. Effectivement, c’est beaucoup grâce à sa ténacité, à ses contacts dans le milieu politique (son mari, Pierre Casgrain, était député libéral fédéral), au respect qu’elle savait inspirer et à sa capacité de persuasion que les femmes du Québec ont obtenu le droit de suffrage en 1940. Après avoir tout essayé (des années de pèlerinages annuels à Québec, des lettres écrites à des gens influents, des interventions à la radio), Casgrain a réussi en 1938 à faire inscrire le suffrage féminin au programme du Parti libéral. C’est elle aussi, rappelle Nicolle Forget, qui, grâce à une de ses interventions en coulisses, a permis aux Québécoises de recevoir leur chèque d’allocations familiales à leur nom à partir de 1945 (le chèque devait être libellé au nom du père seulement dans la province de Québec). Elle a aussi milité activement pour l’amélioration de la condition juridique des femmes mariées et participé à la fondation de la Fédération des femmes du Québec.


Mais Thérèse Casgrain, ce n’est pas que la cause des femmes, montre bien cette biographie. Après avoir évolué pendant des années dans l’entourage des libéraux fédéraux, y occupant une place d’influence avec son mari, elle délaisse ce parti qui n’a pas voulu de sa candidature comme députée et se tourne vers le CCF, un parti de gauche, qui ne réussira jamais à marquer beaucoup de points au Québec face à l’Union nationale de Duplessis. Pour le CCF, elle se présente six fois aux élections, sans jamais être élue, engloutissant dans ses campagnes électorales - au grand dam de ses enfants - beaucoup de son argent personnel.


C’est durant cette période, montre Nicolle Forget, qu’elle acquiert son image de gauchiste au collier de perles, toujours bien mise, sobre et coiffée de chapeaux, haranguant les ouvriers pour qu’ils fassent entendre leurs voix face aux propriétaires de compagnies ou de mines dans lesquelles… elle détient elle-même parfois des actions héritées de son père ! Il y a loin entre une Thérèse Casgrain et les autres femmes de gauche simples et proches des gens que sont par exemple Idola St-Jean et Léa Roback.


Dans les années 1960, en pleine guerre froide, Thérèse Casgrain devient militante pour La Voix des femmes, une organisation pacifiste, ce qui l’amène à voyager notamment en Europe, en Asie, au Moyen-Orient. En 1970, elle est nommée sénatrice indépendante par Pierre Elliott Trudeau, une fonction qu’elle n’occupera que pendant un an, car elle atteindra l’âge de la retraite. Dans la dernière décennie de sa vie, elle s’engagera pour les droits des femmes amérindiennes, participera à la campagne du non au référendum de 1980 et à la bataille des « Yvettes ». Elle terminera sa vie, montre Nicolle Forget, couverte de doctorats honorifiques et d’autres reconnaissances, mais un peu isolée.


Agréable à lire, fort bien documentée, cette biographie nuancée ne donne pas toutes les clés pour comprendre la vie et le parcours de Thérèse Casgrain, mais elle offre un voyage stimulant dans l’histoire politique du XXe siècle, à travers ce personnage de femme originale et batailleuse comme son père, têtue et malcommode, qui a cru à la justice sociale malgré ses origines bourgeoises et qui a utilisé les moyens qui étaient à sa disposition pour faire valoir ses idées.


Collaboration spéciale

3 commentaires
  • Marc Blanchard - Inscrit 9 mars 2013 11 h 51

    Finir Yvette, quelle tristesse.

    • France Marcotte - Abonnée 9 mars 2013 14 h 35

      Mais il n'y a que la fin de cette femme qui vous intéresse?

      René Lévesque a plutôt mal fini lui aussi, mais on se rappelle surtout ses moments forts, question de discernement...

    • Marc Blanchard - Inscrit 9 mars 2013 22 h 53

      Non, mais, ça me fait penser à Françoise David.