Poésie - Mario Brassard, corps à vif

Jeune auteur de 35 ans, précédé d’une réputation enviable, Mario Brassard nous invite à ouvrir son Livre clairière qui « cherche avec urgence le passage, l’éblouissante brûlure ». Retenons que ses deux premiers recueils, Choix d’apocalypse et La somme des vents contraires, ont été finalistes à sept prix littéraires différents, dont le Prix de poésie du Gouverneur général du Canada à deux reprises, respectivement en 2004 et en 2007, et le Grand Prix du livre de la Ville de Montréal en 2004.
 
Dans la première partie de ce troisième ouvrage, « le nœud d’énigmes se resserre », à n’en pas douter. On entre en maladie dans ces pages souffrantes, comme en religion du corps las, soumis à l’examen et au supplice de l’inquiétude. Avec une grande force d’évocation, le poète s’approche de la douleur et de la soumission de l’autre, le cœur en berne, la voix cassée : « Sous ta peau, le mal s’écrit comme il se prononce. Tu demandes à l’infirmière que l’on effeuille les nuages, de grâce des astres à l’épreuve des éclipses. Désolée, je ne suis pas d’ici. Le ciel est ce livre ouvert à la mauvaise page. »
 
Confrontés à la mort, les humains régressent au temps premier des singes et des plaines nues. Ce qu’on entend, dans cette prose serrée, « c’est la langue des oiseaux qui tremblent à la vue de l’encre ». Le poète veille le corps mourant qui pourrait tout aussi bien être le sien propre avec une aménité si précieuse que la poésie tient lieu de chant funèbre dans ce mouroir enveloppant.
 
Dans la seconde partie, Le cahier blanc, le poète passe du « tu » initial à un « nous » qui confronte le malheur sous toutes ses formes avec une lucidité tranchante. « Nous n’avions pas rêvé, nous ne rêverions plus », avoue-t-il poète devant les guerres et les terreurs. Le texte passe alors d’un mal individuel à une catastrophe collective ravalant les beautés du monde, irradiant le souffle et l’espace : « C’est assis que nous attendions de l’accident le parcours, la fin de l’équation. Nous avions abusé du soleil. Nos peurs, limpides, ne séchaient plus. Les éclairs de l’orage dénouaient nos certitudes. Nous pensions dinosaures, nous disions pétrole ; la mémoire nous coulait entre les doigts. / Nous serions ces fossiles aux veines fuyantes, les hommes qui vivaient de pansements. » Nous ne sommes pas loin de La route de Cormac McCarthy ou des recueils de Marcel Labine : une même évidence apocalyptique plane sur les nuits humaines et les jours terrestres.
 
Vient enfin le « je » de la troisième et dernière partie, Autoportrait à la clairière, qui cherche obstinément une résurrection des sens, une beauté franche aux aspérités du monde : « Murmure une histoire du monde sans compte à rebours, claire comme de l’eau vive », se dit le poète. Mais lucide, il ajoute : « j’entends le ressac d’une phrase qui finit dans le sang. » Un seul espoir peut ouvrir encore l’avenir : « Au nord de toute chose, je peins le tableau de la pire espèce, j’énumère la noirceur au bout de l’œil ― nuit repoussée d’heure en heure en heure jusqu’à ses premiers aveux de lumière. Encore un peu de fatigue, et la fenêtre débouchera peut-être sur une clairière où rendre les armes. » Encore une fois, la poésie actuelle prend le pouls de la précarité des êtres, de la fragilité de cette terre qui ne tient que bien peu en orbite. Voilà un recueil d’une grave lucidité qui ne craint ni le noir sous le sens ni la lumière qui irradie du noir.

 
Collaborateur