Le miroir de Julie Wolkenstein

Julie Wolkenstein a publié un bel essai sur les rêves dans la fiction, en 2006. Puis elle a traduit Gatsby de Fitzgerald et relu Henry James, signant L’excuse, roman de 2008. Voici Adèle et moi, un sixième titre chez P.O.L., volumineux récit plein d’images et d’intériorité, qui s’inscrit joliment dans la continuité.
 
Apparemment, Adèle et moi est un récit de vie, consacré à l’arrière-grand-mère de l’auteure. Il s’étend sur un siècle et débute par la mort du père, Bertrand Poirot-Delpech, chroniqueur au Monde, écrivain et académicien, lequel n’avait rien écrit sur sa famille, mais conservé un journal intime hérité d’Adèle, figure dont il est ici question.
 
Professeure, romancière et traductrice, Julie Wolkenstein a grandi dans l’amour du théâtre, du roman du XIXe siècle et de l’admiration proustienne. En écriture, elle penche du côté maternel anglais, vers cette littérature qu’elle dit volontiers plus romanesque que dans la tradition française. Elle joue beaucoup, allant jusqu’à adjoindre des photos à son roman, fausses, pas du tout de famille, mais des portraits de grands peintres, et même une carte teintée d’imaginaire, pour ouvrir la lecture au rêve.
 
Apparemment, donc, Adèle ressemble à une héroïne d’Henry James, lequel s’inspira d’Emma Bovary pour l’Isabel de son Portrait de femme ; trouvant Emma un rien bébête, il la dramatisa et rendit Isabel responsable de son malheur : ne pas avoir réalisé ses rêves. Question, au vu de la lignée remarquable de Wolkenstein : son histoire, avec ses références, cache-t-elle un bovarysme 
invétéré ?
 
Renouveler un genre

En réalité, Adèle et moi n’a rien d’un livre d’histoire. Adèle est plus fictive que liée au journal de la vraie aïeule et à l’enquête. La romancière préfère l’imaginer, concevoir une biographie qui relèverait davantage de l’autobiographie, et faire qu’il soit possible de replier un temps sur l’autre, pour les traverser comme une actrice jouant son rôle.
 
Pas de doute, elle rêve autour du matériau réel, prêtant à Adèle une partie de ses propres goûts, ces livres du XIXe siècle et du tournant du XXe siècle qui lui plaisent tant. L’époque est musicale, la musique siéra donc à Adèle. Fait d’échos et d’allers-retours, d’où le titre miroir, Adèle et moi, ce roman va de la bibliothèque rose aux romans anglo-américains, sans naïveté, avec élégance et joyeuse manigance. Sans faire l’économie de la grande histoire, filtrée par un milieu aisé, l’enfance de Wolkenstein se prolonge, communicative et heureuse, dans l’art du roman.
 
C’est un livre « auto-héréto-biographique », a-t-elle dit, légère, en entretien. À l’évidence, elle aime les biographies, les autobiographies, les autofictions, à condition que tout plonge dans la fiction. Ce qu’Adèle lit, vit, fait est hautement hypothétique, relevant du plaisir d’écrire et de jongler avec un peu de véracité. De même, Cécile, psychanalyste inventée pour parfaire l’illusion, s’introduit dans les lieux réels pour les habiter, comme Proust faisait vivre Balbec avec ses jeunes filles en fleur. Les générations se tissent. Et la plage normande, réelle, de Saint-Pair, adjacente à la jolie station de Granville, fait ici une belle apparition littéraire, très inspirante, sur le fond de ces jeux clairs et miroitants.
 
Une plage de fraîcheur et de gaieté

Là est le théâtre du livre, dans la fresque à maints personnages, tous reliés à la vraie famille. Des photos de Caillebotte glissent dans le texte des images qui ne lui correspondent pas ; la typographie même surligne et grossit certains mots, à la manière de Joyce Carol Oates, dit-elle, pour travailler l’oralité. Ces procédés coulent avec le ton fantaisiste, et si littéraire, de traiter la vie, les êtres perdus et retrouvés dans les mots. Adèle et moi mélange le naturel et un réel impréparé, quasiment brut et direct, qui nous est livré avec charme, spontanéité, force parenthèses et surprises bien distillées.
 
La force d’un écrivain vient de l’impact qu’il crée à la lecture. Qu’une chanson de Véronique Sanson s’y glisse d’une pirouette anachronique, que des mots décalés dans le temps — du présent au passé — fassent sourire, tel est le but : truquer, charmer, entraîner légèrement le scénario ludique vers une parenté moins vieillotte qu’amusante, insolente, dépoussiérée. On croirait passer un après-midi à la Grande Jatte, en compagnie de Seurat : plaisir de lire garanti.

 
Collaboratrice

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