Ce qu’il reste des auteurs que l’on a longtemps fréquentés

En cet âge de l’information où « apprendre à apprendre » tend à remplacer l’acquisition de connaissances, où la notion même d’érudition est devenue suspecte, le recueil d’essais de l’intellectuel flamand Luc Devoldere, En attendant les Barbares, est la preuve qu’un ouvrage érudit peut encore être lu avec profit et plaisir.


En attendant les Barbares aurait pu s’intituler « Ce qu’il reste des écrivains et des philosophes après une longue fréquentation ». Luc Devoldere, qui a longtemps enseigné les langues anciennes - et non mortes, précise-t-il -, y prend congé de tous les auteurs qu’il a aimés ou enseignés, de Marc-Aurèle et Quintilien à Montherlant, Yourcenar et Cioran, en passant par Dante, Érasme et Nietzsche. Il nous les présente avec une telle ferveur et une telle fraîcheur que même le lecteur qui ignore tout d’Ératosthène de Cyrène, un des « bâtisseurs » de la bibliothèque d’Alexandrie, ou du poète latin Horace en retirera l’impression d’avoir fait un merveilleux voyage guidé dans le temps.


L’essayiste n’hésite pas à régler ses comptes avec certains auteurs, par exemple Érasme, mais la plupart du temps il tente simplement de « mesurer la distance » qui le sépare des idoles de sa jeunesse, ou des écrivains et philosophes qui ont illuminé sa vie.


Que reste-t-il par exemple de Nietzsche, lu à 17 ans, « ce prophète que l’avenir a dépassé » ? Ni le libre penseur, ni le démolisseur des vieilles certitudes, ni le philosophe du langage, « mais bien le style avec lequel il est et fait tout cela : l’écrivain ».


Et le grand Montherlant, monument littéraire dont les pièces, même les meilleures (La reine morte, La ville dont le prince est un enfant), ne sont guère plus jouées ? Demeure « une tentative orgueilleuse d’être à la fois lucide et passionnée », répond Devoldere.


Et que dire de Yourcenar, à qui on a souvent reproché « d’être (trop) réservée, (trop) détachée et (trop) contemplative », autrement dit (trop) classique ? Devoldere soutient que « c’est précisément dans l’impersonnalité qu’elle atteint sa propre personnalité. Son détachement se double paradoxalement d’un engagement intense ». En sa compagnie, le lecteur a l’impression de retrouver… « Quoi ? - L’Éternité », comme dans le poème de Rimbaud.


Et Cioran, ce « toréador du Nihilisme » qui a trouvé asile dans la langue française ? Pour notre essayiste, il n’en subsiste plus que le style éblouissant de l’écrivain. « Lorsque Cioran tourna le dos à la carrière de philosophe, il ne lui resta plus qu’à devenir écrivain. Il troqua la Vérité pour le style », commente-t-il. Pour celui qui a pulvérisé toutes les valeurs, que reste-t-il d’autre qu’un « nihilisme blasé » et qu’une solution : attendre les Barbares.


Ainsi Devoldere revient-il au titre du recueil, tiré d’un poème de Constantin Kavafis. Car à quoi bon lutter dans une Europe sur le déclin, menacée de toutes parts par les « Barbares » ? Ceux que Devoldere appelle les « pessimistes culturels », aussi bien les nostalgiques d’un âge d’or de la culture européenne que ceux qui sont paralysés par la peur des clandestins ou de l’islam, ont tort de jeter l’éponge.


Ne vaudrait-il pas mieux, demande Devoldere, faire un bilan des gains et des pertes de la culture européenne, et tenter plutôt de consolider ces gains ? « Qui attend les Barbares, conclut Devoldere, découvrira avec Kavafis qu’il n’y en a pas, et qu’il devra se tirer d’affaire tout seul. » Le plus grand danger pour la culture occidentale est de tomber dans l'« accidia » des Grecs, cet amalgame débilitant d’inertie, de négligence et d’indifférence.


Et merci aux éditions québécoises L’Instant même de nous avoir fait connaître le Belge Luc Devoldere.


 

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