Survivre à la guerre, survivre à l’armée

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	Soldat du premier bataillon du Royal 22e Régiment de l’armée canadienne en patrouille en Afghanistan</div>
Photo: Alec Castonguay
Soldat du premier bataillon du Royal 22e Régiment de l’armée canadienne en patrouille en Afghanistan

D’un côté, un soldat, un vrai, armé jusqu’aux dents, qui a les deux pieds dans la guerre et qui risque sa vie à tout moment. De l’autre, un apprenti soldat qui joue à la guerre avec des armes chargées à blanc et se croit au-dessus de la mêlée.


D’un côté, un ouvrage épistolaire au ton grave dont le contenu n’était pas, au départ, destiné à la publication. De l’autre, un roman au ton léger, plein d’ironie.


Rien de semblable, en apparence, entre En terrain miné et C’était moins drôle à Valcartier. Pourtant…

 

Deux réalités


En terrain miné nous plonge dans le quotidien d’un soldat du Royal 22e Régiment, Patrick Kègle, envoyé en Afghanistan. Nous sommes en 2004. Il fait partie de la brigade multinationale, à Kaboul. Il croit en sa mission de paix, il a besoin d’y croire.


Il a 29 ans. Il a laissé derrière lui sa femme et ses deux enfants. Il a le mal du pays, il s’ennuie de sa famille. Et dans son vague à l’âme, il se laisse porter par la musique traditionnelle des Charbonniers de l’enfer, qui lui rappelle le goût de chez lui.


Il décide alors d’écrire aux musiciens, par courriel. Son message recevra-t-il un écho ? « L’histoire et la culture me passionnent, note-t-il, alors je suis chanceux de pouvoir compter sur eux pour chanter une partie de mon patrimoine. Merci de leur transmettre mes remerciements et mon admiration. »


Deux jours plus tard, il reçoit une réponse. Signée Roxanne Bouchard, pour Les Charbonniers de l’enfer. Elle est la conjointe d’un des membres du groupe, elle est chargée de gérer leur correspondance. Elle écrit : « J’ai lu votre courriel aux musiciens hier et ils avaient l’air émus. »


Elle prend aussi le soin de préciser que les hommes des Charbonniers et elle-même sont antimilitaristes. Commence alors, entre le militaire et cette enseignante en littérature de 32 ans qui s’essaiera bientôt au roman et remportera pour Whisky et paraboles le prix Robert-Cliche et le Grand Prix de la relève Archambault, une correspondance qui s’étendra sur cinq ans, malgré quelques interruptions.


Chacun sa réalité, chacun ses positions. Elle le brasse souvent, se montre carrée, refuse de cautionner la mission dite de paix des soldats canadiens en Afghanistan.


Il lui envoie des photos de lui, posant fièrement en habit de combat, armé. Ce à quoi elle répond : « Je doute qu’on puisse sauver le monde, les enfants et leur sourire avec une mitraillette sous le bras. »


Il est patient, respectueux. Et soucieux de la convaincre des bienfaits de son travail : « Après ce que les talibans ont fait subir à leur peuple, surtout aux femmes et aux enfants, qui sont enchaînés par la vie, avons-nous le droit de nous retirer ? Comme simple soldat, je préfère servir l’humanité et je ne me pose pas ces questions, puisque j’ai les réponses sous les yeux. »

 

Le cauchemar au quotidien


C’est le contraste entre les deux points de vue au départ irréconciliables qui fait en bonne partie l’originalité de l’ouvrage. De part et d’autre, pas de faux-fuyants, un désir sincère de comprendre l’autre.


Au fil des pages, le fossé qui les séparait s’amenuise. Roxanne se montre moins catégorique et Patrick, plus sceptique par rapport au rôle de l’armée, à son rôle à lui. Elle est ébranlée dans ses convictions, lui aussi.


Tandis qu’il décrit de l’intérieur son travail de soldat, les risques qu’il court, on découvre l’homme, l’être humain derrière le militaire. À elle, cette inconnue, il peut confier ce qu’il ne pourra jamais dire à sa femme, qu’il craint d’inquiéter. Classique.


On le voit craquer, au retour de sa mission à Kaboul. Choc post-traumatique. Agressivité, cauchemars, sentiment d’inutilité… « Ma vie était devenue un grand trou noir. » Ce qui ne l’empêche pas de repartir en Afghanistan, au printemps 2009, pour Kandahar cette fois. Besoin d’adrénaline, besoin de se sentir utile.


Il passera à deux doigts d’y laisser sa vie. Il s’interrogera de plus en plus sur son rôle, celui de l’armée canadienne, dans cette guerre interminable. Il se laissera gagner par un sentiment d’impuissance. Au retour : choc post-traumatique à nouveau, et problèmes conjugaux insurmontables.


L’ampleur des ravages de la guerre, mais aussi l’ampleur des ravages de la vie militaire, d’une certaine façon. C’est ce que constate Roxanne, et nous avec elle, dans En terrain miné. Ce qu’elle constate aussi et nous avec elle, c’est que, dans notre petit confort insouciant, il est trop souvent facile de s’en laver les mains.


Bien sûr, tout cela n’est pas nouveau. Mais, au final, vu la qualité des échanges, leur franchise, on ne peut pas faire autrement que d’être soi-

 

Jeunes et fous


C’était moins drôle à Valcartier raconte au contraire une amitié qui se délite. Ils ont 17 ans tous les deux, s’engagent comme recrues, complices, comme on part sur un trip. Leur motivation : rire de l’armée, qu’ils méprisent, s’y introduire « comme des reporters undercover » pour mieux s’en moquer. Et aussi : gagner un salaire pendant l’été, en attendant d’entrer au cégep.


Ça ne se passera pas tout à fait comme prévu. L’un prendra très au sérieux, finalement, la formation militaire préparatoire de Valcartier, tandis que l’autre voudra continuer à se croire supérieur à tous ces gars qui jouent à la guerre… en se prenant au sérieux.


Celui qui résiste, qui refuse de s’intégrer, s’appelle Grégory. Ou, selon l’appellation qu’on lui donne à Valcartier : Lemay 234 898 346. C’est lui qui raconte : lui, le narrateur de ce cinquième roman de… Grégory Lemay. Un roman aux accents de vérité.

 

Dépasser ses limites


Comment demeurer indifférent devant l’enrégimentement de l’armée quand on a les deux pieds dedans ? Dur apprentissage, pour ce jeune blanc-bec, qui se voit contraint d’accepter en toutes circonstances d’obéir à ses supérieurs, même quand c’est complètement absurde. « Déjà juste la discipline débile, doublée d’efforts physiques exagérés, me donnaient envie de mourir. »


La grosse brute sans sentiments, qui nettoie son fusil comme on déshabille une femme, il s’en fout. Le dépassement de soi dans l’armée, il n’y croit tout simplement pas. Mais il n’a pas le choix. « Il fallait retenir les plaintes, toujours. Il fallait arrêter de mesurer nos efforts selon notre tolérance. Il fallait dépasser les limites de nos tolérances. »


Heureusement, il y a les permissions. Les beuveries, agrémentées de champignons magiques. Les baises torrides avec sa nouvelle blonde. Et, de retour à Valcartier ensuite, les fantasmes sexuels qui permettent de tenir le coup. Quitte à craindre d’être en train de devenir homosexuel.


Finalement, c’est l’absurdité de sa propre situation dont prend conscience l’apprenti soldat : que fait à Valcartier un antimilitariste, même le temps d’un été ?


Roman d’apprentissage, C’était moins drôle à Valcartier. Pour le narrateur, quitter l’adolescence et devenir adulte passait par cette expérience « surréaliste » dans l’armée. Sa victoire, au bout du compte : avoir survécu à l’armée.


Même si le récit s’essouffle par moments, et malgré le ton badin emprunté par le narrateur qui regarde avec ironie, après coup, l’adolescent suffisant et inconscient qu’il a été, on a l’impression de vivre de l’intérieur la réalité à laquelle ont à faire face les jeunes recrues de l’armée.

 

La guerre pour de vrai


L’action du roman se passe en 1991. Les choses ont-elles tellement changé depuis ? Ce qui est sûr : « Pendant qu’à Valcartier je me plaignais d’inconfort moral, ça s’entretuait fort autour, sur la planète. Ça s’envoyait de vraies balles, ça se haïssait jusqu’au sang. »


Pour le reste : « Quelques recrues présentes à Valcartier en cet été 1991 se retrouveraient un jour confrontées à l’insoutenable vérité de la guerre. » À quel prix ? est-on forcé de se demander. Surtout après avoir lu En terrain miné.


 

Collaboratrice