Tout Anne Hébert

Anne Hébert à sa table de travail au début des années 1960
Photo: André Le Coz Anne Hébert à sa table de travail au début des années 1960

Toute l’oeuvre d’Anne Hébert paraît dans une édition critique en cinq volumes aux Presses de l’Université de Montréal (PUM). Et c’est à travers la poésie que l’important chantier éditorial se donne d’abord à lire.


Anne Hébert, qui n’a pas fait d’études poussées, n’avait sans doute pas lu Cicéron. Pourtant, c’est bien le célèbre auteur latin qu’elle paraphrase, un jour de 1945, quand elle écrit à son frère Pierre, alors pensionnaire au collège, qu’on devient écrivain mais qu’on naît poète. Qu’est-ce à dire ? Que l’appel de la poésie, l’apparition souvent fulgurante du poème renvoient à une sorte de grâce réservée à quelques-uns ? Que cela ne s’apprend pas ? Que moyennant efforts et apprentissage on peut devenir écrivain ? - Cicéron disait : orateur.


En réalité, la formule de Cicéron dont Anne Hébert se fait l’écho n’est vraie qu’en partie. Sans dons, il n’est d’écrivain qui tienne, la sueur et la détermination n’y changeant rien ; tout comme il n’est de poète, même inspiré, sans travail. Consacré à la poésie, le premier volume des Oeuvres complètes d’Anne Hébert qui vient de paraître aux PUM, chantier sous la direction de Nathalie Watteyne, de l’Université de Sherbrooke, en est l’illustration exemplaire. Il réunit toute l’oeuvre poétique (présentée et annotée par cette dernière), suivie de Dialogue sur la traduction à propos du Tombeau des rois (présenté et annoté par Patricia Godbout).


Ce premier volume met sous les yeux du lecteur fasciné soixante ans d’écriture poétique pratiquée avec constance et rigueur, et que le commentaire savant accompagne ici sobrement, minutieusement, dans ses ramifications, doutes, chemins de traverse et places inondées de soleil. Au passage, l’ouvrage corrige l’erreur qui consisterait à faire d’Anne Hébert un poète exceptionnellement doué bientôt passé au roman, avec le succès que l’on sait, et ne renouant avec la poésie qu’au soir de sa vie. Erreur de perspective, en effet, attribuable aux dates de publication des recueils. Dans la solitude de la chambre, les choses sont heureusement plus compliquées. Ce n’est pas le moindre mérite de ce premier volume de l’édition critique que de permettre au lecteur d’en entrebâiller la porte. Il y verra au travail une jeune femme, demeurée jeune fille qui, les sens en éveil, lutte contre l’ennui, écoute la pluie, regarde le feuillage, entend l’oiseau, prie la Vierge, remercie papa et maman d’être les parents aimants qu’ils sont (Les songes en équilibre, 1942) ; une femme qui sent monter en elle un rejet violent des forces mortifères à l’oeuvre au sein de la vie même (Le tombeau des rois, 1953) ; une femme révoltée, qui crie sa joie d’exister dans un torrent d’images et d’adjectifs (Mystère de la parole, dans Poèmes, 1960) ; qui fait de la discrétion et de la patience des vertus poétiques, puisqu’elle met 30 ans à écrire les 49 poèmes du recueil qui suivra (Le jour n’a d’égal que la nuit, 1992) ; une femme sensuelle ayant choisi le sacerdoce du poème ; une femme mûre, cherchant à atteindre une maîtrise des mots et des gestes à défaut des doutes (Poèmes pour la main gauche, 1997) - et qui, tout ce temps, aura obtenu de son exigeante nature de poète une vie de surcroît : « Le poète est au monde deux fois plutôt qu’une, écrit Anne Hébert, en 1984. Une première fois il s’incarne fortement dans le monde, adhérant au monde le plus étroitement possible, par tous les pores de sa peau vivante. Une seconde fois il dit le monde qui est autour de lui et en lui et c’est une seconde vie aussi intense que la première. »


Entre avril 1939, date à laquelle paraît un premier poème intitulé Sous la pluie dans la revue Le Canada français, et le printemps 1999, date figurant au bas du dernier poème, demeuré inédit, Anne Hébert n’aura eu de cesse de faire de la poésie un moyen privilégié de connaissance du monde, jusqu’à se voir conférer de son vivant - sort terrible - le statut de classique.


Le prix à payer de cette notoriété ? Des couches de commentaires critiques, qui trop souvent auront enfermé l’oeuvre dans une lecture sociologique, faisant du poème Le tombeau des rois, par exemple, et souvent avec l’accord empressé du poète, la métaphore d’un Canada français crevant d’une solitude historique, se débattant dans un « drame spirituel » (comme le disaient les amis du poète Saint-Denys Garneau), dépossédé de ses moyens et aspirant à l’existence. Autres revers de la notoriété : une fascination tout anecdotique pour la femme ; le rejet relatif de nouvelles générations littéraires, qu’elles soient « joualisantes », promptes à rabattre la poésie sur l’identité nationale ou soucieuses d’expérimentations formelles.


Du coup, l’édition critique tient autant de l’inventaire que du travail de décantation. De la genèse à la réception, chaque recueil est passé au crible d’un commentaire qui évite le piège de l’enflure interprétative (en dépit de quelques notes de bas de page guettées par la paraphrase). D’un commentaire avant tout factuel, précis, exact, qu’il s’agisse des dates, des circonstances de rédaction et de publication, des protecteurs, de la famille, des amis, des éditeurs (l’Arbre, Hurtubise HMH, le Seuil, Boréal), voire des références religieuses, nombreuses chez Anne Hébert, et cela jusqu’à la fin. Au passage, l’édition critique éclaire les substantielles lectures ayant formé l’écrivain : Rimbaud, Baudelaire, Claudel, Mauriac, Proust, Saint-Denys Garneau, Colette, Virginia Woolf et tant d’autres. Elle montre les détours naïfs que cette oeuvre a dû emprunter, par exemple pour se débarrasser de la religiosité mièvre de certains poèmes des débuts pour accéder à la force du mythe biblique. Elle montre les tâtonnements, les déchets, les embryons. Elle montre tout.

 

Le tri d’Anne Hébert


Tout ? Presque, dès lors qu’un choix fut opéré dans les fragments inédits. Au premier chef, cette édition reprend Les songes en équilibre, recueil publié aux éditions de l’Arbre, en 1942, et qu’Anne Hébert, de son vivant, s’était toujours refusé à rééditer, jugeant sévèrement ses poèmes de jeunesse et leur naïveté. Même si l’édition critique de l’oeuvre poétique ne pouvait faire l’économie de ce premier recueil, du reste déjà repris dans un tirage anniversaire limité, aux éditions HMH, en 2010, avec l’autorisation des ayants droit, la question demeure : que pèse la volonté de l’auteur une fois qu’il est mort ? Dans sa quête d’exhaustivité, ce premier volume de l’édition critique ne s’en tient pas qu’aux


Exhumés des archives, ces poèmes et ces fragments inédits furent rédigés entre 1942 et 1999. L’ensemble vient-il infléchir l’oeuvre publiée ? Plutôt, il montre la cohérence des obsessions, les ajustements de la voix, les variations sur le motif, la constance et l’alternance dans l’écriture de la poésie et celle de la prose. Il témoigne souvent du travail d’épure effectué, dans les deuxième et troisième mouvements de l’inspiration, par une Anne Hébert qui n’ignorait pas quelle pente lyrique elle devait savoir remonter pour mieux s’y abandonner. Il met sous les yeux du lecteur des réussites dans l’attaque (« Que la terre arable est mince, la connaissance étroite, mesquine et puérile […] », une sensualité vibrante (« Mon bien-aimé dort à mon flanc / comme un haut pin tombé […] »), ou fait entendre des accents poignants, comme dans le dernier poème écrit, qui témoigne d’un goût de vivre intact, même dans la fragilité, une fois passé - et oublié - le premier vers aux airs de slogan publicitaire : « Il fait sûrement beau quelque part », écrit une vieille dame appelée Anne Hébert, au printemps 1999.


La décision de publier un ensemble aussi significatif d’inédits dans le cadre d’une édition critique se défend du point de vue de l’érudition. En outre, elle a le mérite de révéler quelques pépites au grand public lecteur, tout en lui donnant la mesure, à travers les scories, des exigences posées par une existence vouée à la poésie et à la littérature. Même si le bilan de l’initiative est somme toute positif, il rappelle que l’oeuvre échappe à son auteur, qu’elle va son chemin, quelque soin qu’il ait mis à le baliser, a fortiori quand il s’agit d’une oeuvre de l’importance de celle d’Anne Hébert. De ce fait, plusieurs fois vérifiable du vivant d’un écrivain, la mort fait une loi. Est-ce juste ? Est-ce là trahir la volonté de l’auteur ? L’histoire littéraire n’en finit pas d’accumuler les exemples comme autant de réponses possibles à la question. Au cours des prochaines années, ce premier volume consacré à la poésie sera suivi de trois autres s’attachant aux romans, et d’un dernier regroupant les contes, les nouvelles, le théâtre et les proses diverses. Si la sobriété et la mesure demeurent au rendez-vous et se veulent, comme ici, au service de l’oeuvre, les cinq volumes de cette édition critique devraient figurer dans la bibliothèque de chacun, comme un complément nécessaire aux éditions courantes. Anne Hébert n’est plus. Lisons et relisons-la. La voilà qui renaît.


 

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