Puisqu’il faut bien vivre

Pour beaucoup de lecteurs, un roman n’est bon à lire que s’il aborde un thème nettement défini et si les personnages qu’il met en scène sont tout d’un bloc. On trouve souvent dans ce genre de littérature des péripéties diverses, on est surpris, titillé, tenus en alerte.


Rien de tout cela dans En ville de Christian Oster. La banalité du titre cache toutefois une inquiétante obsession, celle du passage du temps, comme la ressentent consciemment ou non cinq contemporains vivant à Paris ces années-ci. Dans son précédent roman, Rouler, Oster avait écrit un roman du voyage. Ici, c’est plus modestement qu’on envisage l’évasion.


De ces êtres aux destinées somme toute modestes, le lecteur ne connaîtra de prime abord que le quotidien d’une banalité confondante. Ils se connaissent bien un peu, se devinent à l’occasion, ne cherchent pas tellement à aller plus loin. Le projet qui les réunit : aller en vacances ensemble, une fois de plus. Où ? Ils l’ignorent, l’Italie ou le Gers, à moins que ce ne soit la Camargue.


Jean apprend qu’il sera père sans en ressentir la moindre joie ou la plus légère appréhension. Il n’aime pas celle qu’il n’a fréquentée que poussé par l’ennui. Elle n’est d’ailleurs pas du voyage. Georges, que sa compagne vient de larguer, s’amourache de Sam, agente immobilière aussi belle qu’instable. Paul et Louise ont décidé de se séparer. Ce qui ne les empêche pas de souhaiter se joindre à leurs copains. Quant à William, dont le tour de taille est inquiétant, il sera victime d’une embolie pulmonaire qui l’emportera.


La paternité indiffère Jean. Il accepte sans enthousiasme une situation qui l’embête. Pas question de renouer avec Roberta, qui au reste ne le souhaite pas non plus. Il tergiverse au sujet d’un appartement qu’il partagera un temps avec Georges. Risque-t-il d’être trop bruyant, cet appartement ? Le double fenêtrage le protégera-t-il contre le passage incessant des voitures sur la voie qui longe la Seine près de la Maison de la Radio ? Il y a aussi cette statue de la Liberté au milieu du fleuve et dont la contemplation imposée lui fait peur.


Si Jean cède à cette impulsion, c’est qu’il n’en a pas d’autres. À l’expérience, il se rend compte qu’à condition de ne pas trop regarder à la fenêtre le défilé constant de la circulation, en s’évitant même de s’en approcher, la vie est supportable. Que William meure ou que Georges, qui a souhaité partager avec lui l’appartement, aille cohabiter avec la trop belle Sam, il n’en a cure.


En réalité, rien ne semble toucher ce Jean. Qu’est la vie de couple pour lui ? On ne le sait pas. Il vient probablement d’atteindre la jeune soixantaine. Est-ce sûr ? Pas tellement. La mi-cinquantaine sûrement. La beauté des femmes ne l’émeut plus tellement. Même Sam dans toute sa splendeur le laisse un peu froid. Ce n’est que dans la toute dernière page du roman, dans le train qui emmène les amis au lieu de leurs vacances, qu’il se prend à dire à Louise assise près de lui : « J’attends un enfant d’une femme que je n’aime pas, et j’imagine parfois que toi et moi on vieillit ensemble. »


Vieillir ensemble, à peu près l’expression d’un soulagement. La passion n’existe plus, a-t-elle seulement existé ? Ne serait-il pas temps d’attendre ensemble l’arrivée de l’irrémédiable ? « Pardon, a fait Louise, qu’est-ce que tu viens de dire ? et on a entendu l’annonce de fermeture des portes. »


On s’en doute, ici, tout est dans l’écriture. Le Paris que décrit Christian Oster est vu de l’intérieur. Les lieux sont nommés, mais c’est bien la façon plutôt que les personnages, et surtout Jean, qui compte. La vision du monde est à coup sûr désenchantée, mais c’est l’humour qui lui donne vie. Oster table souvent sur la répétition des mots, des phrases et même de l’expression des sentiments pour instaurer un climat à la fois inquiétant et d’une drôlerie dont la finesse n’est jamais absente.


C’est ainsi qu’un roman qui pourrait paraître léger, très « parisien » comme on dit encore, devient par la force de l’allusion, et donc de l’écriture, une méditation parfois amusée sur l’étrangeté de vivre dans une grande capitale au XXIe siècle. Ou sur l’étrangeté de vivre tout simplement.


 

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