Territoire occupé

Le roman d’Annie Loiselle aurait pu commencer par « À toi pour toujours, plus un jour ». C’est une histoire simple et compliquée à la fois, celle d’une femme morcelée, traquée par le passé qui reflue, mêlée dans ses amours qui s’entrecroisent. Tout ce que j’aurais voulu te dire raconte l’histoire d’un amour qui ne veut pas mourir, qui ne peut pas mourir. Un amour insensé, infini, qui unit, déchire, déstabilise les relations familiales. L’histoire d’un territoire occupé, celui du coeur. Saisi dans ses reflets changeants.

Éléna Cohen va mourir. Marié à Maxime, elle n’a aimé qu’un seul homme, Julien, le frère de Maxime. Elle veut le revoir une dernière fois et dévoiler à Jane, sa fille aînée, le secret de sa naissance. Pour une fois, elle veut aller au bout d’elle-même, réparer ce qu’elle aurait dû reconstruire depuis longtemps. Roman polyphonique, Tout ce que j’aurais voulu te dire fait entendre cinq voix, cinq versions de la même histoire, déclinées par Éléna, sa mère Ruth, sa fille Jane, son mari et Catherine, la femme de Julien. Ils, elles ont tous le coeur à la tempête. Un subtil engrenage d’attentes et de frustrations, d’amour, de détestation et de réconciliation se met en place. Plus question de rester sous sa cloche de verre. Chaque personnage éclate.


Tout est raconté avec la palpitation intense d’une écriture qui creuse « l’amour fou » des amants qui défient l’espace et le temps. Dans son journal, Jane décrit la dernière fois qu’Éléna et Julien se sont revus : « Assommée, de honte. Ou de colère. Ou d’amour - je ne sais plus […] J’ai perdu toute ma luminosité quand Julien est parti. » Peau contre peau, la rencontre des corps est vertigineuse, éblouissante. Avec en sourdine l’inavouable désir de voir leur histoire ne jamais s’arrêter.


La romancière décline les états d’âme des personnages, déchiffre les bouleversements et les répercussions qu’entraînent les fuites sentimentales d’Éléna sur ses proches. L’analyse psychologique est subtile, le ton, résolument léger. Annie Loiselle convoque les mots avec une économie d’effets étonnante. Des mots précis, justes, simples, vrais. Il reste à la fin de cette lecture une impression forte, presque indicible. Annie Loiselle - qui détient une maîtrise en études littéraires - signe un premier roman intense où la langue cache un océan d’émotions aussi vibrantes que lucides.