Seize tableaux japonais de Michel Régnier

Lauréat du prix Canada-Japon pour L’oreille gauche, ou gare d’Ofuna (éditions Pierre Tisseyre, 2000), le cinéaste et écrivain québécois Michel Régnier est profondément attaché à ce pays insulaire. Il y a effectué plus d’une quinzaine de séjours, dont le dernier au lendemain du tsunami qui dévasta la côte orientale au printemps 2011.

Seize tableaux du mont Sakurajima raconte l’histoire trépidante d’une famille japonaise sur cinq générations, depuis la grande éruption du mont Sakurajima en janvier 1914 dans le sud du Japon jusqu’au puissant séisme de 2011. Un siècle d’épreuves a marqué la famille Koriyama, dont les membres furent tour à tour menuisiers, chasseurs de baleines dans le Pacifique, puis chasseurs de bonites et de thons après le déclin des ports baleiniers, et enfin conducteurs de tramway, comme Takeru Koriyama.


Nous retrouvons ce dernier au musée d’art de Kagoshima devant seize tableaux dédiés au mont Sakurajima. D’un tableau à l’autre, le volcan ébranle sa mémoire. Il se remémore les époques, les drames de sa famille, comme celui du grand-oncle soldat, mort en Birmanie, et de son fils unique, kamikaze à 18 ans, alors que la guerre du Pacifique faisait rage. Rinzo faisait partie des 11 136 kamikazes qui, jusqu’en juillet 1945, offrirent leur vie en fonçant sur les navires de l’US Navy. « Une histoire héroïque et infiniment triste de jeunes gens abusés par l’empereur et ses généraux. »


Destins brisés mais aussi espoirs, passions des coeurs et brûlants désirs des hommes sont mis en scène dans une approche délicate. Le silence de ces mêmes hommes avec, dans les yeux, 100 mots qu’ils ne savent pas dire. « Qu’était-ce donc, ce sentiment de découvrir le monde dans une étrange et ardente douceur ? Une chaleur intérieure qui, paradoxalement, rendait le pas, les jambes hésitants. Une soudaine frilosité malgré la tiédeur de la nuit. » Le Japon des Koriyama est celui d’hommes et de femmes pudiques, courageux, combatifs, humains, que le romancier décrit avec une sensibilité à fleur de peau.


Ceux qui connaissent l’engagement indéfectible de Michel Régnier pour les grandes causes de ce monde ne s’étonneront pas de lire sous sa plume cette opinion franche, sans concessions, à propos de l’interdiction de la chasse aux baleines. « Au milieu des années 1960, la commission baleinière internationale prohiba la chasse au rorqual bleu dans l’océan Austral. La Grande-Bretagne et la Norvège en avaient jusque-là décimé chacune trois fois plus que le Japon […] D’année en année, les écologistes et les bien-pensants d’Occident multiplièrent leurs pressions, jusqu’à leur fameux slogan : “ Sauvons les baleines. ” Peu leur importaient les quelques millions de morts silencieuses au Tibet, au Bangladesh, en Afrique noire, en Amazonie : l’avenir des baleines était leur mission sacrée, alors qu’une chasse rationnelle en assurait déjà la survivance. »


Seize tableaux du mont Sakurajima, le 17e roman de Michel Régnier, est une oeuvre ambitieuse, à l’écriture sobre et précise, qui tisse les lignes entre la mémoire et l’oubli, la souffrance et la renaissance. La connaissance de l’auteur de la culture japonaise donne lieu à de savoureux commentaires, notamment sur la langue : « Peut-être étaient-ce en mer de Chine, la chaleur et les typhons qui malmenaient les mots comme les plantes et donnaient au langage d’exotiques tournures. »


Profondément humain, imprégné de délicatesse, riche en émotion contenue, Seize tableaux du mont Sakurajima est sans doute un des meilleurs romans de Michel Régnier.

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